Lomé a servi de décor à une scène révélatrice lors de l’inauguration de la troisième édition du forum Biashara Afrika : là où les ambitions panafricaines se heurtent aux réalités des frontières. Un incident survenu à l’aéroport international Gnassingbé Eyadéma a transformé une cérémonie protocolaire en une illustration criante des défis de l’intégration continentale.
Le Togo, qui se présente comme un hub logistique et économique en Afrique de l’Ouest, a vu son image écornée en quelques heures. Deux investisseurs nigérian et ghanéen, détenteurs de passeports de la CEDEAO, se sont vu refuser l’entrée sur le territoire togolais à leur arrivée à Lomé. Une situation d’autant plus paradoxale que la libre circulation des personnes est censée être effective au sein de l’espace communautaire depuis près de six décennies.
Pour franchir la frontière, ces hommes d’affaires ont dû recourir à une solution d’urgence : brandir un passeport européen. Une scène qui en dit long sur les contradictions du continent, où un Africain peine à circuler librement, tandis qu’un Européen bénéficie d’un traitement de faveur.
Un passeport africain vaut-il moins qu’un passeport européen ?
L’intervention de la ministre nigériane de l’Industrie, du Commerce et de l’Investissement, Dr Jumoke Oduwole, a mis en lumière l’absurdité de la situation. Lors de son discours, elle a partagé l’expérience de ces deux investisseurs, dont l’un a immédiatement reconsidéré ses projets d’investissement au Togo après cet épisode.
« Un investisseur du secteur financier m’a confié qu’il ne souhaite plus investir ici après cette expérience. Imaginez la même situation en Europe : un Européen ne serait jamais contraint de solliciter un visa avec un passeport africain. Ce genre de pratique renforce l’idée que l’intégration africaine reste un vœu pieux. »
L’incident soulève une question légitime : pourquoi les règles diffèrent-elles selon le statut social ou économique des voyageurs ? Les citoyens ordinaires subissent depuis des années les lourdeurs administratives aux frontières, mais l’affaire révèle que même les investisseurs, censés être les moteurs de la croissance, se heurtent aux mêmes barrières.
L’intégration africaine en question : entre discours et pratiques
Le forum Biashara Afrika 2026 s’était fixé pour ambition de lever les obstacles non tarifaires qui freinent le commerce intra-africain. Pourtant, l’épisode de l’aéroport de Lomé a démontré que les progrès restent fragiles. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), censée créer un marché unique de 1,4 milliard de consommateurs, peine à se concrétiser sur le terrain.
Les observateurs présents au forum n’ont pas manqué de souligner l’urgence d’agir. Un économiste ivoirien a qualifié cet incident de « signal d’alarme », rappelant que sans libre circulation des personnes, la ZLECAf ne sera qu’une coquille vide. Un entrepreneur ghanéen a renchéri : « Si nous devons adopter un passeport européen pour travailler en Afrique, alors l’intégration n’est qu’un mirage. »
Faure Gnassingbé réagit avec fermeté
Face à cette situation, le président togolais Faure Gnassingbé a choisi une approche directe, tranchant avec les habitudes diplomatiques. Prenant acte de la critique, il a exigé une résolution immédiate de l’anomalie administrative. Dans un délai de 48 heures seulement, le ministre de la Sécurité doit corriger la situation et aligner les pratiques frontalières sur les engagements panafricains.
Cette décision, prise en temps réel, envoie un message fort : le Togo ne tolérera plus que des détails bureaucratiques nuisent à son attractivité économique. L’enjeu est de taille, car l’image du pays en tant que pôle régional dépend désormais de sa capacité à passer des promesses aux actes.
L’incident de Lomé rappelle une vérité simple : les projets d’envergure, comme la ZLECAf, reposent sur des détails. Un tampon mal apposé ou une règle mal appliquée peut suffire à compromettre des millions d’investissements et à saper la crédibilité d’un pays.
Le compte à rebours est lancé. D’ici la clôture du forum, le Togo devra prouver qu’il est prêt à incarner l’intégration africaine, non plus seulement par des discours, mais par des actes concrets.