Au Sénégal, les grands chantiers publics ne sont plus l’apanage des groupes français. En l’espace de deux décennies, le paysage des infrastructures a radicalement changé. Désormais, les entreprises chinoises trustent les marchés juteux, tandis que les acteurs turcs, tunisiens et émiratis se taillent également une part du gâteau. Une révolution silencieuse qui redessine les équilibres économiques du pays.
le port de ndayane, symbole d’une domination chinoise
Sur la côte atlantique, au sud de Dakar, s’élève le port en eau profonde de Ndayane, un projet pharaonique estimé à plus de 2 milliards de dollars. Ce complexe, capable d’accueillir les plus grands porte-conteneurs du monde, est présenté comme un levier majeur pour la logistique, l’emploi et la connectivité du Sénégal. Pourtant, derrière cette ambition, un consortium international piloté par des entreprises chinoises a remporté le contrat, reléguant les géants français à une place anecdotique.
« Nous avions des concurrents du monde entier, y compris des groupes français, mais leur offre n’a pas été retenue », confie David Gruar, directeur du chantier pour DP World, la société émiratie gestionnaire du projet. Selon ses déclarations, le groupement mené par Eiffage était environ 20 % plus cher que l’offre gagnante. Un détail qui illustre la compétitivité accrue des acteurs asiatiques face aux traditionnels partenaires français.
diamniadio, une ville nouvelle façonnée par les turcs et les chinois
À quelques kilomètres de là, la ville nouvelle de Diamniadio, conçue pour désengorger la capitale, Dakar, témoigne de cette recomposition des forces. Stades, gares, hôtels et immeubles résidentiels : les appels d’offres ont été remportés en majorité par des entreprises turques. Quant à la plateforme industrielle adjacente, elle accueille des acteurs chinois et tunisiens, au grand dam des observateurs locaux. « Ici, nous avons une entreprise tunisienne et une autre chinoise. Aucune française en vue », souligne Bohoum Sow, secrétaire général de l’APROSI, l’association des promoteurs immobiliers du Sénégal.
la stratégie gagnante des entreprises chinoises
Pour Bohoum Sow, les entreprises chinoises ont su mieux cerner les attentes des autorités et du marché sénégalais. Un exemple marquant ? Une usine d’emballages en carton où des techniciens asiatiques forment des employés locaux. « Ce type de projet n’existait pas ici. Les Chinois répondent à des besoins spécifiques tout en se diversifiant avec flexibilité », explique-t-il. Une approche qui contraste avec les méthodes traditionnelles des groupes français, souvent jugées plus rigides.
Depuis le début du XXIe siècle, la Chine a fait de l’Afrique un pilier de sa diplomatie économique. Résultat : « C’est leur drapeau qui flotte désormais sur les grands chantiers sénégalais », note un observateur. Bohoum Sow assume ce tournant : « C’est une relation gagnant-gagnant. Le Sénégal a besoin d’infrastructures, et la Chine l’a compris. Les temps ont changé, et les partenaires aussi. »
les groupes français en quête de reconquête
Malgré ce recul, certaines entreprises françaises parviennent encore à s’imposer, à condition de s’adapter. C’est le cas du groupe Ragni, spécialisé dans l’éclairage public. Grâce à une filiale locale dirigée par un cadre sénégalais et à des lampadaires solaires de dernière génération fabriqués en France, le groupe a remporté un contrat de 70 millions d’euros, partiellement financé par la Banque de Développement française.
Pour Birama Diop, directeur de la filiale Sénégal de Ragni, la flexibilité, la qualité et le coût ont été les clés du succès. « Les emplois locaux et la proximité avec les besoins du terrain ont fait la différence », précise-t-il. Caroline Richard, responsable de Proparco au Sénégal, abonde dans ce sens : « Les entreprises françaises restent compétitives, surtout lorsque les exigences sont élevées. Les marchés locaux regorgent de potentiels de croissance. »
l’avenir des partenariats économiques au Sénégal
Derrière les réverbères solaires qui s’allument dans les villes sénégalaises, une nouvelle ère se dessine. Les groupes français doivent désormais rivaliser avec des concurrents chinois, turcs ou émiratis, bien établis. Pour survivre, ils misent sur l’innovation, les partenariats locaux et une réactivité accrue. Une transformation qui pourrait redonner un souffle à leur présence au Sénégal, mais qui exige des efforts constants pour rester dans la course.