coopération occidentale avec les régimes du Sahel : un virage stratégique ?

Rencontre des dirigeants de l'AES à Niamey, juillet 2024

Le Sahel traverse une période marquée par des mutations géopolitiques majeures. Entre tensions diplomatiques et recherche de nouveaux partenariats, les puissances occidentales réévaluent leur approche face aux régimes militaires de la région. Un dialogue s’esquisse, parfois timide, entre les États-Unis, l’Union européenne et les pays de l’Alliance des États du Sahel.

Francis Kpatindé, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest et enseignant à Sciences-Po Paris, décrypte ces évolutions dans une analyse exclusive.


des gestes diplomatiques et économiques aux conséquences stratégiques

Le 25 février 2024, le département d’État américain a officialisé un accord bilatéral de cinq ans avec le Burkina Faso, prévoyant un soutien financier de 147 millions de dollars. Cet appui vise notamment à renforcer la lutte contre le VIH/Sida et d’autres maladies. Un signal fort, alors que Washington avait récemment réaffirmé son respect pour la souveraineté du Niger lors d’un échange avec le Premier ministre de transition, Ali Mahamane Zeine.

De son côté, l’Union européenne, par l’intermédiaire de son représentant spécial pour le Sahel, João Cravinho, s’est rendue à Bamako malgré les tensions avec les autorités maliennes. Ces initiatives laissent présager un possible réchauffement des relations, même si leur nature reste à préciser.

« Il ne s’agit pas encore d’un rapprochement, mais d’un frémissement », tempère Francis Kpatindé. « Les liens entre les pays occidentaux et le Sahel restent fragiles et conditionnés par des impératifs géostratégiques. »


une stratégie occidentale adaptée aux réalités sahéliennes

Les puissances occidentales semblent désormais privilégier une approche individualisée par pays, plutôt qu’une vision régionale unifiée. Cette tactique, déjà adoptée par l’Allemagne, permet de contourner les blocages liés aux tensions historiques, notamment avec la France, ancienne puissance coloniale au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

Francis Kpatindé souligne :

« Tous ces pays ne veulent pas suivre la même voie que la France. La présence allemande ou hongroise au Sahel offre des alternatives crédibles et permet à Paris de maintenir un dialogue indirect avec les régimes militaires. »

Cette diversification des partenariats reflète aussi une recherche d’intérêts communs. Les ressources naturelles, comme l’or au Mali et au Burkina Faso, ou l’uranium au Niger, attirent particulièrement les investisseurs étrangers.


entre pragmatisme et méfiance : quel avenir pour les relations sahélo-occidentales ?

Si les États-Unis et l’UE multiplient les signaux d’ouverture, les défis persistent. La lutte contre le terrorisme, la gestion des crises sanitaires et la sécurisation des approvisionnements en minerais restent des enjeux majeurs. Les pays du Sahel, de leur côté, affirment leur volonté d’autonomie, mais leur stabilité dépendra en grande partie de leur capacité à négocier avec leurs partenaires internationaux.

Pour Francis Kpatindé, « les puissances occidentales ne peuvent se permettre d’ignorer le Sahel. Ignorer ces pays reviendrait à prendre le risque de voir les crises régionales s’aggraver et, par ricochet, affecter leurs propres intérêts. »

Le jeu diplomatique est donc loin d’être terminé. Entre coopération conditionnelle, opportunités économiques et revendications souverainistes, le Sahel s’impose comme un théâtre où se redessine l’équilibre des forces en Afrique de l’Ouest.


points clés à retenir

  • Un accord américain de 147 millions de dollars avec le Burkina Faso pour la santé publique.
  • L’UE explore une approche pays par pays, notamment via l’Allemagne, pour relancer le dialogue.
  • Les ressources minières (or, uranium) deviennent un levier d’influence pour les puissances occidentales.
  • La France perd progressivement son rôle dominant au profit de nouveaux acteurs comme l’Allemagne ou la Hongrie.
  • La souveraineté et l’autonomie restent des priorités pour les régimes du Sahel, malgré les besoins en coopération.