À la veille du choc France–Sénégal, une déclaration d’Ousmane Sonko a relancé un débat identitaire sensible. Le président de l’Assemblée nationale sénégalaise a affirmé : « quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique ». Cette phrase, présentée comme panafricaniste, ravive en réalité un vieux discours consistant à réduire les joueurs noirs de l’équipe de France à leurs origines familiales plutôt qu’à leur nationalité. Une rhétorique longtemps portée par Jean-Marie Le Pen, Éric Zemmour et certains supporters argentins, et qui interroge aujourd’hui venant d’une figure politique majeure du Sénégal.
Une interrogation nécessaire
De qui parle-t-on exactement ? L’équipe de France actuelle est composée de citoyens français. Kylian Mbappé est né à Paris, Ousmane Dembélé à Vernon, Aurélien Tchouaméni à Rouen, William Saliba à Bondy, Dayot Upamecano à Évreux, Ibrahima Konaté à Paris, Rayan Cherki à Lyon, Bradley Barcola à Villeurbanne, Désiré Doué à Angers, Warren Zaïre-Emery à Montreuil. Ils ont grandi dans l’hexagone, fréquenté les écoles françaises, été formés par des éducateurs français, et intégré les centres de formation du pays avant de porter le maillot bleu. Ils sont le produit d’un système sportif national.
La France ne se limite pas à sa métropole. Les territoires ultramarins ont toujours contribué au football français : Jocelyn Angloma (Guadeloupe), Dimitri Payet (La Réunion), et bien d’autres issus de Martinique, Guyane ou Réunion. Ces territoires sont partie intégrante de la République. Leurs enfants sont français au même titre que ceux nés à Paris. Dire qu’une victoire de la France serait une victoire de l’Afrique revient à définir ces joueurs par leurs origines plutôt que par leur nationalité et leur engagement.
Un vieux narratif ressurgi
Ce raisonnement n’est pas nouveau. En 1996, Jean-Marie Le Pen dénonçait une sélection composée de « joueurs étrangers naturalisés » et reprochait à certains de ne pas chanter la Marseillaise. Aimé Jacquet avait refusé la polémique, Didier Deschamps l’avait balayée, et le Premier ministre Alain Juppé avait apporté son soutien aux Bleus. Le débat aurait pu s’arrêter là, mais il a traversé les décennies.
Éric Zemmour, condamné pour propos discriminatoires, a régulièrement remis en cause la composition de l’équipe de France. Depuis 2018 et la finale 2022, des supporters argentins ont multiplié les chants affirmant que les Bleus étaient une équipe africaine. Ces chants ont été dénoncés comme racistes. C’est précisément ce qui rend la déclaration d’Ousmane Sonko problématique. Qu’un responsable politique africain reprenne cette logique mérite interrogation. Le message est identique : les joueurs noirs seraient d’abord africains avant d’être français.
Si Didier Deschamps annonçait vouloir sélectionner davantage de joueurs blancs pour une certaine vision de la France, les réactions seraient immédiates. Ousmane Sonko lui-même dénoncerait à juste titre un critère ethnique. Pourquoi accepter le raisonnement inverse ? Le football sélectionne les meilleurs, non selon la couleur de peau. Mbappé et Tchouaméni sont en bleu parce qu’ils sont français et parmi les meilleurs de leur génération. La France n’a jamais demandé à ses joueurs de choisir entre leurs racines et leur nationalité.
Ousmane Sonko n’est ni Le Pen ni Zemmour, mais en affirmant que « quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique », il reprend un raisonnement qui définit des joueurs français par leurs origines. Pour un ancien Premier ministre et président de l’Assemblée nationale du Sénégal, le propos est lourd de sens. À force de célébrer l’Afrique partout, on finit par nier ce que sont réellement les individus : des Français qui jouent pour la France.
Une dernière question : lors de la Coupe du monde 2002, le Sénégal a battu la France avec vingt joueurs sur vingt-trois évoluant dans des clubs français, plusieurs nés en France, sous la direction de l’entraîneur français Bruno Metsu. Fallait-il alors considérer cette victoire comme une victoire de la France ? Évidemment non. Ces joueurs représentaient le Sénégal, comme les Bleus représentent aujourd’hui la France. C’est là la principale limite de la formule de Sonko.