Les attaques simultanées menées le 25 avril 2026 par le Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) ont marqué un tournant dans l’histoire récente du Mali. En ciblant des villes stratégiques comme Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré, ces groupes ont démontré l’épuisement des modèles sécuritaires basés sur des partenariats internationaux, tout en révélant les fragilités persistantes du pouvoir malien. La reprise de Kidal par les insurgés, après une reconquête en 2023, a particulièrement souligné l’échec des forces russes de l’Africa Corps à garantir une sécurité durable.

Carte des zones de conflit au Mali en 2026

Bamako sous pression : une guerre d’usure aux conséquences multiples

L’offensive du 25 avril 2026 a révélé une stratégie d’encerclement de la capitale malienne, combinant attaques militaires et pression économique. Depuis septembre 2025, le JNIM a multiplié les actions pour perturber les approvisionnements en carburant de Bamako, fragilisant ainsi la légitimité de la junte. Avec une population de 3,2 millions d’habitants, la capitale est devenue un symbole de la défaillance étatique, où les pénuries et la hausse des prix alimentent un mécontentement croissant.

Le groupe djihadiste, autrefois cantonné aux régions septentrionales, a étendu son influence vers l’ouest et le sud, atteignant des zones jusqu’alors épargnées comme Kayes. Son stratégie de conquête progressive inclut des attaques contre les bases militaires, comme à Tombouctou ou Gao, tout en maintenant une pression constante sur Bamako. Bien qu’une prise directe de la ville reste improbable à court terme, les frappes répétées contre l’aéroport international Modibo Keïta – abritant la base russe d’Africa Corps – illustrent une volonté de déstabilisation méthodique.

Les Forces armées maliennes (FAMa), malgré un soutien logistique accru (drones turcs Bayraktar), peinent à inverser la tendance. Leur échec face à une coalition JNIM-CSD-DPA en juillet 2024 a marqué un tournant, révélant les limites d’un modèle sécuritaire dépendant des puissances étrangères. Aujourd’hui, le JNIM s’impose comme une alternative de gouvernance dans les territoires sous son contrôle, proposant une administration parallèle fondée sur la charia et une régulation économique locale.

Kidal tombe à nouveau : un revers stratégique pour Bamako et Moscou

La reprise de Kidal par le JNIM et le FLA le 25 avril constitue un coup dur pour la junte et ses alliés russes. Cette ville, symbole des divergences idéologiques entre groupes djihadistes et rebelles touaregs, avait été reprise en 2023 par les FAMa et Wagner, dans le cadre d’une victoire présentée comme décisive. Son abandon forcé aux insurgés a ébranlé le narratif sécuritaire du régime, qui misait sur la supériorité des forces russes pour justifier sa légitimité.

Le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, a été tué lors de l’assaut contre Kati, siège du pouvoir militaire, tandis que Gao et Kidal tombaient aux mains des insurgés. Ces revers obligent les forces d’Africa Corps à se replier, posant la question de leur efficacité réelle face à une insurrection en progression constante. Par ailleurs, la coopération opportuniste entre le JNIM et le FLA, deux groupes aux objectifs distincts, pourrait se fissurer dès que leur ennemi commun – la junte – sera affaibli.

Les négociations entre Bamako et le JNIM, censées aboutir à une trêve en mars 2026, n’ont pas empêché l’escalade. Malgré des rumeurs de libération de prisonniers, aucune preuve tangible n’a été apportée, et le groupe djihadiste a annoncé le 28 avril un siège total de Bamako, exigeant le départ des Russes. Une rhétorique maximaliste qui s’accompagne d’une volonté affichée de « libérer » d’autres villes clés comme Gao, Tombouctou ou Ménaka.

L’alliance russe en question : entre échecs militaires et enjeux géopolitiques

Le retrait d’Africa Corps de Kidal et Gao a fragilisé la crédibilité de Moscou au Mali, où Wagner puis l’Africa Corps étaient présentés comme la solution à l’insécurité. Si les forces russes ont protégé la junte d’Assimi Goïta, elles n’ont pas empêché l’avancée des groupes armés. Une désengagement russe semble peu probable, car le Mali représente une vitrine de l’influence de Moscou en Afrique. Le Kremlin a réaffirmé son soutien à Bamako, tandis que les canaux de communication d’Africa Corps ont multiplié les images de combats pour tenter de rétablir un récit favorable.

Cependant, la junte bénéficie également du soutien d’autres acteurs, comme la Turquie, dont les forces spéciales et les drones Bayraktar jouent un rôle croissant dans la protection du pouvoir. Un communiqué du FLA, daté du 1er mai, a d’ailleurs appelé Ankara à reconsidérer son partenariat avec Bamako, reflétant les tensions régionales autour de la crise malienne. La Turquie, consciente des risques, pourrait être amenée à renforcer son engagement pour éviter une déstabilisation totale.

Sahel : une Alliance des États en suspens face à la menace

L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023, s’est contentée d’une condamnation formelle des attaques du 25 avril, sans intervention militaire concrète. Pourtant, sa Charte de Liptako-Gourma prévoit une assistance collective en cas d’agression contre l’un de ses membres. Ni le Burkina Faso ni le Niger n’ont mobilisé leurs troupes, malgré les appels à l’aide de Bamako. Cette passivité relative s’explique par la volonté de ces pays de ne pas disperser leurs forces, alors qu’ils font face à des menaces similaires sur leur propre territoire.

Au-delà des frontières maliennes, la situation pourrait redessiner les équilibres régionaux. L’Algérie, en pleine stratégie de réengagement sahélien, voit d’un œil favorable la déstabilisation de Bamako, qu’elle considère comme un rival. Les visites d’État au Niger, les projets d’infrastructures au Burkina Faso et les discussions avec les rebelles touaregs pourraient positionner Alger comme un médiateur clé dans la crise. À l’inverse, le Maroc mise sur son Initiative Atlantique pour offrir aux pays enclavés un accès à l’océan, tandis que les États-Unis tentent de renouer le dialogue avec la junte, malgré son alignement croissant sur Moscou.

Un risque de contagion régionale aux multiples facettes

La coordination entre le JNIM et le FLA marque une nouvelle phase de la crise, où les logiques territoriales du FLA (centré sur l’Azawad) contrastent avec l’expansionnisme transnational du JNIM. Ce dernier, déjà actif au Burkina Faso et au Niger, pourrait profiter d’un effondrement de la junte pour étendre son influence vers le golfe de Guinée. Les pays côtiers comme le Bénin, le Togo ou le Sénégal, bien que moins directement menacés, restent vulnérables aux perturbations logistiques et aux flux migratoires incontrôlés.

Le risque d’un coup d’État interne à Bamako plane également. La junte, en durcissant sa répression, pourrait accélérer son propre déclin, offrant au JNIM une opportunité de consolider ses gains. Comme le souligne l’expert Wassim Nasr, la radicalisation du régime pourrait pousser l’opposition à envisager un renversement par la force, créant un cercle vicieux où l’instabilité nourrit l’insurrection.

En définitive, les événements du 25 avril 2026 révèlent les faiblesses structurelles d’un système sécuritaire régional reposant sur des partenariats externes, tandis que l’État malien perd progressivement sa capacité à protéger ses citoyens. La crise actuelle dépasse les frontières nationales, posant la question de l’avenir d’un Sahel en recomposition, où les alliances traditionnelles sont remises en cause et où de nouvelles puissances émergent.