Le 31 juillet marque une date symbolique pour l’Afrique. L’Union africaine a choisi d’y célébrer la Journée de la femme africaine en 2026 autour d’un thème fort : l’accès durable à l’eau et à l’assainissement. Cette initiative s’inscrit dans la lignée d’un engagement historique, né lors de la Conférence des femmes africaines de Dar es Salaam en 1962, puis concrétisé à Dakar en 1974 avec la création de l’Organisation panafricaine des femmes. Pourtant, derrière les discours, une réalité trop souvent ignorée persiste : le Sénégal, comme tant d’autres nations du continent, repose en grande partie sur le travail invisible de ces femmes migrantes.

Des migrantes internes, piliers discrets de l’économie sénégalaise

Dans les campagnes sénégalaises, les femmes et les filles assument quotidiennement la corvée d’eau, une tâche chronophage qui limite leurs opportunités économiques et scolaires. Ce fardeau pousse chaque année des milliers d’entre elles vers les villes, notamment Dakar, où elles s’insèrent dans le secteur informel. Plus de la moitié des emplois informels au niveau national sont occupés par des femmes (51,3 %), mais cette proportion chute à 41,5 % dans la capitale, où elles sont concentrées dans les emplois les plus précaires. Sans contrat, sans couverture sociale, elles assurent l’entretien des foyers, la garde des enfants, la préparation des repas ou encore le commerce de rue — des métiers indispensables au fonctionnement du pays.

Leur contribution dépasse largement les frontières administratives. Beaucoup d’entre elles financent non seulement leur propre survie, mais aussi l’éducation de leurs enfants ou le soutien à leur famille restée au village. Pourtant, leur travail reste méconnu, et leur accès à des services essentiels comme l’eau potable ou des toilettes décentes dépend souvent de la bonne volonté de leur employeur.

Le Sénégal, terre d’accueil malgré les tensions

Le pays ne compte pas seulement des migrantes internes : il accueille aussi depuis des décennies des ressortissants africains. Selon le dernier recensement, plus de 207 000 étrangers résident au Sénégal, dont 44,3 % de femmes. Les Guinéens (40,3 %), les Maliens (14,9 %) et les Bissau-Guinéens (4,4 %) forment les principales communautés. Dans certaines zones frontalières comme Kédougou, les étrangers sont même plus nombreux que les Sénégalais de retour.

Cependant, ce vivre-ensemble est aujourd’hui menacé par une rhétorique xénophobe croissante. Des accusations infondées visent notamment les Guinéens peuls, accusés de peser sur les ressources publiques. Des voix politiques réclament même un durcissement des conditions de séjour, voire la remise en cause du droit du sol pour les enfants nés de parents étrangers. Ces discours rappellent les violences anti-immigrés observées ailleurs en Afrique, comme en Afrique du Sud, où des Sénégalais ont déjà été pris pour cible.

Femmes étrangères : une vulnérabilité double

Les migrantes originaires d’autres pays africains subissent une précarité aggravée. Beaucoup occupent des emplois domestiques ou de petit commerce informel, sans statut légal ni protection sociale. Leur accès à l’eau et à l’assainissement dépend souvent de leur employeur ou de leur réseau d’accueil, les rendant particulièrement vulnérables aux abus et au harcèlement. La xénophobie, loin d’être neutre, redouble les inégalités de genre en ciblant prioritairement ces femmes.

Leur situation s’est encore complexifiée avec la rupture entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES) en janvier 2025. Le maintien de la libre circulation pour les Maliennes, Burkinabè et Nigériennes repose désormais sur des déclarations politiques bilatérales, moins stables que les protocoles régionaux. Sans documents officiels, ces femmes voient leur droit de séjour devenir précaire, surtout dans un contexte sécuritaire instable, comme en témoignent les attaques meurtrières au Mali au printemps 2026.

Frontières coloniales et xénophobie : un héritage à déconstruire

Pour comprendre cette crise, il faut revenir aux frontières artificielles tracées lors de la Conférence de Berlin en 1884-1885. Ces découpages ont ignoré les réalités locales, fragmentant des communautés entières. Les États postcoloniaux, en quête de légitimité, ont souvent adopté une politique de l’« autochtonie », désignant qui appartient vraiment à la nation et qui en est exclu. Cette logique, qui nourrit l’afrophobie sud-africaine, resurgit aujourd’hui à Dakar.

Les féministes africaines comme Oyèronké Oyèwùmí et Amina Mama ont souligné comment la colonisation a reconfiguré les catégories de genre, puis comment les nationalismes postcoloniaux les ont instrumentalisées. Les femmes étrangères, leur fécondité et leurs enfants deviennent des cibles privilégiées pour contrôler les frontières de l’appartenance nationale. Penser ensemble la situation des Sénégalaises en migration et celle des Africaines accueillies au Sénégal, c’est refuser de plaquer des grilles de lecture étrangères sur l’Afrique.

Eau et assainissement : des droits à conquérir pour les migrantes

Le thème 2026 de l’Union africaine n’est pas qu’un slogan technique. Il touche directement à la condition des femmes en migration. Dans les quartiers périphériques de Dakar, l’accès à l’eau courante et à des toilettes sûres reste partiel. Pour les domestiques logées chez leur employeur, l’accès à ces services dépend entièrement du bon vouloir de ce dernier — un rapport de dépendance qui rappelle les situations rencontrées par les Sénégalaises travaillant à l’étranger.

Une politique de l’eau qui ignorerait les quartiers d’installation des migrantes ou conditionnerait l’accès aux services essentiels au statut administratif manquerait sa cible. Faire de l’eau un droit universel pour toutes les femmes, qu’elles soient migrantes ou non, est un impératif pour concrétiser les objectifs de l’Agenda 2063.

Hospitalité et justice sociale : un engagement à double sens

La Journée de la femme africaine ne doit pas rester un hommage symbolique. Elle doit être l’occasion de reconnaître une vérité simple : sans les femmes migrantes, internes ou venues d’ailleurs, des pans entiers de l’économie sénégalaise s’effondreraient. Mais cette reconnaissance doit s’accompagner de mesures concrètes : accès garanti à l’eau, à l’assainissement, à la santé et à l’éducation pour toutes, indépendamment de leur statut. Une hospitalité qui s’arrêterait aux frontières ou une politique de l’eau qui oublierait les plus vulnérables serait un échec pour l’Afrique entière.