La polémique autour des fonds politiques secoue actuellement le paysage politique sénégalais. Depuis quelques semaines, élus, anciens ministres et analystes échangent des arguments tranchés sur l’origine et l’usage de ces enveloppes discrétionnaires allouées à la Primature. Cette controverse éclate alors que l’Assemblée nationale, sous la présidence d’Ousmane Sonko, examine en session extraordinaire depuis le 10 août une série de projets de loi visant à encadrer ces crédits spéciaux, ainsi que la déclaration de patrimoine des responsables publics et la création de commissions d’enquête.
L’initiative d’Aly Ngouille Ndiaye relance le débat
Tout a commencé par une déclaration choc d’Aly Ngouille Ndiaye, ancien ministre de l’Intérieur, lors de son passage à la SenTV. L’homme politique a affirmé qu’Ousmane Sonko serait le premier Premier ministre à bénéficier personnellement de fonds politiques dédiés à sa fonction : « En réalité, il est le premier chef de gouvernement à y avoir eu droit. Moi, je n’ai jamais été Premier ministre, mais certains de mes anciens collègues, toujours en vie, m’écoutent. Seuls Boun Abdallah Dionne, aujourd’hui décédé, et Sidiki Kaba, qui n’a pas exercé suffisamment longtemps, n’en ont pas bénéficié. »
Il a également mis en doute les montants évoqués par Sonko, à savoir 1,7 milliard de francs CFA, soulignant l’absence de clarté sur leur périodicité : « Certains parlent de versement trimestriel, d’autres annuel. Si c’était annuel, Sonko aurait perçu jusqu’à 8 milliards. Or, les premiers 1,7 milliard ont été entièrement épuisés. Si cette somme correspond à un trimestre, la consommation est alors fulgurante. » L’ancien ministre s’est fait l’écho des révélations du ministre du Pétrole et de l’Énergie, Abdourahmane Diouf, selon lesquelles cette dotation initiale aurait été totalement consommée avant qu’une rallonge ne soit demandée. Une situation qu’il juge préoccupante : « Dans les commissions d’enquête, il aurait dû inclure son propre cas, par souci de transparence. Et il y a même des informations que je ne peux divulguer ici. »
Les anciens Premiers ministres démentent avec force
Ces propos ont suscité une vague de réactions sur les réseaux sociaux. Plusieurs témoignages, devenus viraux, contredisent frontalement la version d’Aly Ngouille Ndiaye. Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre d’Abdoulaye Wade, a affirmé lors de l’émission « Faram Facce » en avril 2025 : « Dès l’époque où j’étais Directeur de cabinet du président, je recevais déjà des fonds politiques. Chaque fin de mois, on me remettait une enveloppe. » Une précision qui remonte l’existence de ces fonds bien avant son accession à la Primature, voire avant qu’il n’occupe des fonctions gouvernementales.
D’autres figures politiques ont apporté leur contribution au débat. Macky Sall, ancien Premier ministre sous Wade entre 2004 et 2007, ainsi qu’Idrissa Seck, Premier ministre de 2002 à 2004, ont évoqué l’existence de ces fonds lors de leurs mandats. Des internautes ont également rappelé un fait marquant : Abdoulaye Wade aurait parfois puisé dans ses propres fonds présidentiels pour soutenir financièrement son Premier ministre dans certaines dépenses.
La réponse du camp présidentiel : des accusations infondées
Face à ces critiques, Elimane Pouye, directeur général de la SOGEPA SN, a vivement réagi. Il a qualifié les affirmations d’Aly Ngouille Ndiaye de « gratuites » et invité à comparer les budgets de la Primature pour les années 2023, 2024 et 2025. Selon lui, les variations observées s’expliquent par des changements institutionnels, et non par une explosion des fonds politiques. Pour lui, la véritable question n’est pas de savoir si ces fonds existaient avant Sonko, mais plutôt comment ses prédécesseurs les ont utilisés. Il plaide pour un débat centré sur l’utilisation de l’argent public dans un cadre démocratique, plutôt que sur des polémiques stériles.
Des proches du parti Pastef ont rappelé que ce dernier dénonçait depuis 2014 l’absence de contrôle sur ces fonds et que leur réforme figuraient dans leur programme électoral dès 2019. Une manière de souligner que cette pratique est connue depuis longtemps et ne constitue pas une innovation récente.
Les révélations historiques sur l’évolution des fonds
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut remonter aux origines de ces enveloppes. Selon des éléments parlementaires, leur montant a connu une croissance exponentielle au fil des régimes : environ 650 millions de francs CFA sous Abdou Diouf, contre près de 8 milliards sous Abdoulaye Wade. Un rapport des Inspecteurs généraux d’État (IGE) couvrant la période 2008-2012 a révélé que 108 milliards de francs CFA de fonds politiques avaient été consommés, dont 48 milliards sans aucune régularisation comptable. Ces chiffres, longtemps restés dans l’ombre, sont désormais au cœur de la controverse.
Un exemple concret illustre les dérives possibles : le Programme national de développement local (PNDL), un fonds de 100 milliards de francs CFA confié à la Primature sous Wade. Une enquête avait été ouverte contre Idrissa Seck après son départ du gouvernement en 2004, portant notamment sur la gestion de ce programme et sur deux biens immobiliers lui appartenant, situés à Saly et Atlanta. Cet épisode, resté gravé dans la mémoire politique, montre à quel point le contrôle des ressources discrétionnaires de la Primature est une question récurrente.
Les appels à un encadrement légal
Plusieurs députés ont pris position pour une régulation stricte de ces fonds. Guy Marius Sagna, député de la majorité, a révélé avoir déposé dès septembre 2025 une proposition de loi visant à créer une « Commission de vérification des crédits fonds politiques ». Il affirme qu’Ousmane Sonko lui aurait demandé de patienter, préférant que la réforme soit portée par le gouvernement plutôt que par l’Assemblée nationale : « Le président Sonko m’a demandé de le laisser discuter avec qui de droit. » Il précise que Sonko a ensuite enrichi sa proposition initiale, tout en regrettant que le chef de l’État semble vouloir maintenir le statu quo sur ce dossier. Guy Marius Sagna a depuis déposé quatre propositions de loi, dont une prévoit la création d’une commission chargée de contrôler l’utilisation des crédits alloués à ces fonds.
Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie, a quant à lui qualifié ces fonds de « vol », dénonçant leur absence de base légale. Lors d’une intervention à l’Assemblée nationale, il a déclaré : « Le Premier ministre est venu ici le 22 mai dernier pour parler des fonds politiques. Mais ce n’est pas à lui d’en discuter. » Il a cependant distingué ces enveloppes des crédits votés pour le renseignement à la présidence, qui ne doivent pas être confondus avec les fonds actuellement contestés.
El Hadj Momar Samb, secrétaire général de la RTA-S, a critiqué l’opportunisme de la majorité parlementaire. Il a rappelé que plusieurs de ses membres ont occupé des postes clés ces dernières années sans soulever cette question. Bien qu’il se dise favorable à la transparence, il a plaidé pour un contrôle parlementaire élargi, incluant la gestion de l’ONAS, la traçabilité des revenus pétroliers, les fonds de la région de Matam et les indemnités des victimes des crises politiques.
La position officielle : encadrer plutôt que supprimer
Face à ces tensions, les autorités ont adopté une position nuancée. Le président Bassirou Diomaye Faye a justifié le maintien de ces fonds, insistant sur leur rôle dans le renseignement et la solidarité nationale. Il a estimé qu’une suppression pure et simple créerait un vide face à des besoins sociaux urgents. Ousmane Sonko, pour sa part, a exclu la suppression de ces fonds tout en se disant favorable à leur encadrement. Lors de son intervention à l’Assemblée nationale le 22 mai 2026, il a évoqué le montant de 1,77 milliard de francs CFA alloué à la Primature.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la session extraordinaire ouverte le 10 août 2026. Parmi les textes examinés en urgence figure une proposition de loi visant à encadrer les crédits spéciaux et fonds secrets, ainsi qu’un projet de révision de l’article 37 de la Constitution sur la déclaration de patrimoine du président de la République. Ce débat, loin d’être clos, révèle les tensions persistantes entre une pratique institutionnelle ancienne et les exigences de transparence portées par les nouvelles autorités depuis leur arrivée au pouvoir en 2024.