Le gouvernement gabonais remet en cause son accord avec Karpowership, une filiale du groupe turc Karadeniz Holding spécialisée dans les centrales électriques flottantes. Depuis plusieurs mois, Libreville débourse chaque mois 1,8 milliard de francs CFA pour une capacité théorique de 150 mégawatts, alors que la production réelle injectée oscille entre 80 et 90 mégawatts. Cette disparité alimente les interrogations sur l’efficacité et la rentabilité du contrat, alors que les autorités de transition tentent de maîtriser les dépenses publiques souvent pointées du doigt pour leur manque de transparence.

Un accord d’urgence devenu une dépendance coûteuse

Signé dans l’urgence, le contrat avec l’opérateur turc avait pour objectif de combler un déficit énergétique chronique. Les infrastructures thermiques vieillissantes et la production hydroélectrique irrégulière en saison sèche avaient poussé l’exécutif à se tourner vers les powerships, ces navires-centrales amarrés au large d’Owendo. Cette solution, déjà déployée au Ghana, en Sierra Leone ou au Sénégal, permet d’ajouter rapidement des dizaines de mégawatts au réseau national. Cependant, son coût unitaire par kilowattheure dépasse généralement celui des centrales terrestres classiques.

Ce qui devait être une mesure temporaire s’est transformé en une dépendance structurelle. Malgré les avancées dans les projets locaux, comme les barrages et les centrales à gaz, le Gabon reste tributaire de ce fournisseur externe, notamment aux heures de pointe. Sur une année, la facture s’élève à plus de 21 milliards de francs CFA, un montant significatif pour un pays dont les finances publiques font l’objet d’une surveillance accrue.

Un contrat de plus en plus contesté pour son déséquilibre

Le principal sujet de tension réside dans l’écart entre la capacité contractuelle et la puissance effectivement livrée. Payer pour 150 mégawatts tout en n’en recevant qu’une partie revient à payer un prix bien plus élevé pour chaque mégawatt consommé. Des responsables administratifs et techniques estiment que les clauses du contrat protègent excessivement l’opérateur turc contre les fluctuations de la demande et les aléas techniques. Depuis août 2023, les nouvelles autorités ont lancé un audit complet des grands contrats publics hérités du précédent régime.

Karpowership n’est pas un acteur marginal en Afrique. Le groupe exploite des dizaines de navires-centrales dans une quinzaine de pays, avec une présence marquée en Afrique subsaharienne. Son atout majeur réside dans sa réactivité : il peut déployer des unités de 30 à 470 mégawatts en quelques semaines. En revanche, sa principale faiblesse, pour les États clients, est la dépendance qu’il crée : une fois le powership en place, une rupture du contrat expose le pays à des coupures d’électricité si aucune alternative n’est prête.

Quelles solutions pour sortir de cette impasse ?

La problématique dépasse le simple cadre financier. Rompre le contrat sans avoir préalablement sécurisé des capacités de remplacement risquerait de plonger le réseau gabonais dans une crise encore plus aiguë. Or, les grands projets énergétiques en cours, comme le barrage de Kinguélé Aval développé avec Meridiam ou les futures centrales à gaz nationales, ne deviendront pleinement opérationnels qu’entre deux et trois ans. La marge de manœuvre est donc limitée à court terme.

Plusieurs pistes sont envisagées. La première consiste à renégocier les termes du contrat, en alignant la facturation sur la puissance réellement fournie. Une autre option privilégie une sortie progressive, synchronisée avec la mise en service des nouvelles infrastructures. Enfin, une solution plus radicale, mais risquée, pourrait mener à une rupture immédiate du contrat, avec le recours à d’autres fournisseurs et potentiellement des litiges internationaux. Le choix retenu aura un impact majeur sur la crédibilité de la politique énergétique gabonaise et sur la souveraineté industrielle prônée par les autorités de transition.

Ces décisions devraient être finalisées dans les prochaines semaines, à mesure que se dessine la stratégie énergétique du pays.