Depuis son arrivée au pouvoir au Burkina Faso en octobre 2022, Ibrahim Traoré s’affiche comme l’artisan d’une rupture avec l’héritage néocolonial. Entre reprise en main des ressources naturelles et réorientation des alliances régionales, sa politique divise autant qu’elle fascine. Pourtant, derrière le discours panafricaniste et les références répétées à Thomas Sankara, la réalité du régime laisse entrevoir un mélange de réformes ambitieuses et de mesures autoritaires.

Perçu par certains comme le symbole d’un renouveau politique et économique, Ibrahim Traoré cristallise les espoirs d’une jeunesse en quête de souveraineté et d’une population lasse des ingérences étrangères. Pour d’autres, il incarne une dérive autoritaire où la répression des libertés fondamentales – partis politiques dissous, médias muselés, militants emprisonnés – s’accompagne d’un culte de la personnalité de plus en plus marqué. La question se pose alors : son projet peut-il concilier souveraineté et démocratie ?

Des coups d’État en cascade au nom de la sécurité

Ibrahim Traoré a accédé au pouvoir par un coup d’État le 30 septembre 2022, renversant le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba. Ce dernier avait lui-même pris le pouvoir en janvier 2022, après avoir évincé Roch Marc Christian Kaboré. Tous deux justifiaient leur action par l’incapacité des gouvernements précédents à endiguer la crise terroriste qui frappe le pays depuis la fin des années 2010.

Cette crise, marquée par des milliers de morts, des millions de déplacés et la fermeture de milliers d’écoles et de centres de santé, a servi de prétexte aux deux juntes militaires. Pourtant, malgré l’urgence sécuritaire, peu d’observateurs anticipaient que Traoré lancerait, en quelques années seulement, des réformes structurelles. Dès 2023, il a exigé le retrait des troupes françaises stationnées au Burkina Faso, un geste qui a trouvé un écho favorable dans une population excédée par les accusations de néocolonialisme.

La France n’est pas là pour nos beaux yeux. Cette phrase, prononcée par un militant en 2020, résume l’état d’esprit d’une partie de la population burkinabè, qui reproche aux forces spéciales françaises leur inefficacité face à la progression des groupes jihadistes.

Traoré a su exploiter ce sentiment antifrançais pour renforcer sa légitimité, tout en s’appuyant sur un discours souverainiste de plus en plus populaire dans la région.

L’alliance des États du Sahel : un nouveau bloc géopolitique

En réaction aux pressions exercées par la CEDEAO et la France, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont scellé une alliance inédite. En janvier 2024, ces trois pays ont annoncé leur retrait de la CEDEAO, avant de formaliser en juillet 2024 la création de la Confédération des États du Sahel (AES).

Cette alliance, initialement conçue comme une réponse aux menaces extérieures, s’est rapidement transformée en un projet géopolitique ambitieux. En 2025, une chaîne de télévision commune (AES TV) et une banque d’investissement ont vu le jour. En décembre 2025, une force militaire unifiée de 5 000 hommes a été déployée, marquant une étape décisive dans la consolidation de cette alliance.

Selon Salif Sanogo, directeur d’AES TV, il s’agit d’un « mariage de raison » entre ces trois pays, qui reflète les recompositions régionales en cours. Mais au-delà des symboles, l’AES reste avant tout un pacte de défense mutuelle, né dans un contexte de tensions extrêmes avec les institutions ouest-africaines et européennes.

Souveraineté économique : entre avancées et reculs démocratiques

Sur le plan économique, le gouvernement Traoré a engagé des réformes majeures. Une nouvelle loi minière, adoptée en juillet 2024, renforce la participation de l’État dans les projets d’exploitation aurifère, avec une part obligatoire passant de 10 % à 15 %. En août 2024, deux mines d’or ont été rachetées à des multinationales pour 90 millions de dollars, puis transférées à la société publique SOPAMIB.

D’autres initiatives visent à stimuler l’économie locale, comme la création de deux usines de transformation de tomates, financées par l’État. Ces mesures, longtemps réclamées par les mouvements sociaux, contrastent avec la répression croissante à l’encontre des acteurs de la société civile et des médias indépendants.

En effet, depuis octobre 2022, les partis politiques sont suspendus, et en février 2026, ils ont été dissous. L’Association des journalistes du Burkina Faso a subi le même sort en mars 2025, avec l’arrestation de plusieurs de ses dirigeants. Certains journalistes ont même été enrôlés de force dans les opérations antiterroristes, après avoir été contraints de porter l’uniforme.

Les restrictions s’étendent aux réseaux sociaux, où une propagande massive, souvent générée par intelligence artificielle, présente Traoré comme une figure révolutionnaire. Des contenus pseudo-virales, attribuant des soutiens imaginaires de célébrités internationales au président, circulent en masse, brouillant la frontière entre réalité et manipulation.

Le mythe Sankara : un héritage instrumentalisé

Ibrahim Traoré cultive soigneusement son image de dirigeant panafricaniste, en s’appuyant sur la figure de Thomas Sankara. Le 15 octobre 2023, jour anniversaire de l’assassinat de l’ancien président, est devenu un jour férié national. Une journée dédiée à Sankara, dont le nom a remplacé celui de Charles-de-Gaulle sur un boulevard emblématique de Ouagadougou.

Pourtant, cette filiation est largement symbolique. Si Sankara était un révolutionnaire socialiste, Traoré se revendique davantage d’un pragmatisme opportuniste. Son gouvernement a relancé des projets lancés sous d’autres présidences, comme le mémorial Thomas Sankara, inauguré en 2025. Une démarche qui interroge : s’agit-il d’une réelle volonté de réhabilitation, ou d’une stratégie de légitimation ?

Dans un contexte où les mouvements sociaux et les syndicats sont affaiblis par la crise sécuritaire et les restrictions des libertés, cette référence historique sert surtout à renforcer le culte de la personnalité. Les groupes comme les « Wayiyan », mobilisés pour « veiller au bon déroulement de la transition », illustrent cette dérive. Selon le chercheur Rahmane Idrissa, ces milices informelles menacent toute initiative critique, y compris la commémoration de l’insurrection de 2014, pourtant qualifiée de « progressiste » par Traoré en 2025.

L’essentiel réside dans cette ambiguïté : Traoré cherche à séduire une jeunesse en quête de rupture, tout en s’appuyant sur des élites religieuses et traditionnelles dont Sankara avait tenté, en vain, de limiter l’influence. Les contextes sont radicalement différents – Sankara n’a jamais eu à affronter une menace terroriste aussi dévastatrice – mais la référence à son héritage reste un outil politique puissant, au risque d’étouffer tout débat critique sur l’avenir du Burkina Faso.