Depuis des années, les fonds spéciaux du Sénégal échappent à tout contrôle parlementaire effectif. Malgré les promesses et les tentatives de réformes répétées, une partie importante des dépenses discrétionnaires de l’État reste aujourd’hui dans l’ombre, privant les citoyens d’une transparence cruciale. Pourquoi cette opacité persiste-t-elle ? Parce que les mécanismes d’encadrement votés ne parviennent pas à franchir les obstacles constitutionnels, comme l’a encore démontré le rejet récent d’une proposition de loi ordinaire par le Conseil constitutionnel.

Des tentatives de réforme systématiquement freinées par l’exécutif

Le chantier de l’encadrement des crédits spéciaux avait semblé prendre un tournant décisif début août 2026, lorsque les députés avaient adopté en urgence une proposition de loi portée par le député Guy Marius Sagna. L’objectif ? Instaurer un régime juridique strict et un mécanisme d’audit confidentiel confié à une commission parlementaire et à la Cour des comptes. Mais dès le 13 août, le ministre de la Justice, Moussa Sarr, a proposé un amendement gouvernemental visant à vider ce texte de sa substance.

L’argument avancé ? Confier la gestion des modalités d’exécution et de contrôle à l’exécutif lui-même, en s’appuyant sur les articles 67 et 76 de la Constitution. Un rejet des exigences parlementaires qui a conduit à l’adoption d’un texte dilué, puis à son censure par le Conseil constitutionnel le 25 août. La haute juridiction a rappelé que les crédits publics relèvent exclusivement du domaine d’une loi organique, et non d’une loi ordinaire.

Un nouveau texte bloqué par des procédures interminables

Face à ce revers, les députés ont dû repartir de zéro. Le 2 septembre 2026, le Bureau de l’Assemblée nationale a déclaré recevable une nouvelle proposition de loi organique, modifiant directement la loi organique n°2020-07 du 26 février 2020. Une avancée majeure ? Pas encore : la consultation du président de la République devient désormais obligatoire avant que le texte ne soit renvoyé en commission. Une étape procédurale qui retarde encore l’adoption d’un dispositif de contrôle effectif.

Résultat : les fonds spéciaux continuent de circuler sans aucune transparence. En théorie, ces crédits sont estimés à 8 856 296 000 francs CFA depuis 2011, mais les montants réellement mobilisés chaque année s’écartent systématiquement de ce chiffre, sans que personne ne puisse vérifier leur utilisation exacte.

Des désaccords profonds sur l’utilisation et le contrôle des fonds

Les tensions autour de cette réforme ne portent pas seulement sur la méthode, mais aussi sur l’étendue du contrôle et la finalité des fonds. La majorité parlementaire souhaite limiter ces dépenses au seul domaine régalien, tandis que l’exécutif défend leur utilisation pour répondre aux urgences humanitaires et sociales.

Mais le débat va plus loin : qui doit contrôler ces fonds ? La question divise même au sein de l’Assemblée. Certains députés seraient réticents à soumettre leurs propres crédits à un degré de vérification équivalent à celui de l’exécutif. Pourtant, le texte actuel prévoit d’inclure la Présidence, la Primature et l’Assemblée nationale dans le champ d’application de la réforme.

Un contrôle limité par le secret de la défense nationale

L’un des arguments avancés pour justifier cette opacité est la nécessité de préserver le secret de la défense nationale. Toutes les versions du texte examinées jusqu’ici maintiennent cette confidentialité, tout en promettant d’instaurer un contrôle circonscrit exercé par des organes habilités à connaître des secrets d’État sans les divulguer.

Mais pour les citoyens et les observateurs, cette justification reste insuffisante. Comment garantir l’efficacité d’un contrôle si les dépenses ne sont pas soumises à une vérification indépendante ? La réponse, pour l’instant, semble hors de portée.

L’avenir des fonds spéciaux : entre transparence et souveraineté

Le Sénat-citoyen et les associations de la société civile réclament depuis des années une transparence totale sur l’utilisation de ces fonds. Pourtant, les réformes successives se heurtent à des blocages institutionnels et à des divergences politiques.

Pour Ousmane Sonko et ses collègues députés, l’enjeu est clair : rendre des comptes aux Sénégalais. Mais tant que les textes ne seront pas adoptés dans leur intégralité, les fonds spéciaux resteront un mystère, alimentant les suspicions de détournements et de gaspillages.

La balle est désormais dans le camp des institutions. Le Conseil constitutionnel a tranché : une loi organique est indispensable. Mais le chemin pour y parvenir semble encore long, semé d’embûches politiques et procédurales.