epa11463300 Interim President of Mali Colonel Assimi Goita (L), Head of the military junta in Niger General Abdourahamane Tchiani (C) and Interim leader of Burkina Faso Captain Ibrahim Traore (R) pose for photos at the start of the first ever Alliance of Sahel States summit in Niamey, Niger, 06 July 2024. The junta-leaders in Mali, Burkina Faso, and Niger held their first ever joint summit of a new regional bloc, the Alliance of Sahel States, AES, since seizing power in a series of coups. EPA/ISSIFOU DJIBO

Une liberté de la presse en chute libre dans les pays du Sahel

Depuis les coups d’État militaires survenus au Burkina Faso, au Mali et au Niger, la liberté de la presse dans ces trois pays du Sahel a connu un déclin alarmant. Le journalisme indépendant se heurte à des menaces croissantes, émanant à la fois des autorités militaires au pouvoir et de l’insécurité généralisée liée aux groupes terroristes qui sévissent dans la région. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme et de préserver la souveraineté nationale, les régimes militaires multiplient les arrestations arbitraires de journalistes, les suspensions de médias et même les enrôlements forcés de critiques et dissidents. Les professionnels des médias qui osent dénoncer les violations des droits humains ou l’incapacité des autorités à rétablir la sécurité sont particulièrement visés.

Cette répression généralisée pousse les journalistes à l’autocensure et crée un vide d’informations indépendantes sur les crises sécuritaires et humanitaires au Sahel. Les régimes militaires comblent ce vide par une propagande d’État, tandis que les populations locales se retrouvent privées de sources fiables pour comprendre l’évolution de leur environnement.

Les coups d’État militaires et leurs conséquences sur la stabilité régionale

Les années suivant les coups d’État militaires en Afrique de l’Ouest ont marqué un retour en arrière par rapport aux progrès démocratiques modestes mais réels enregistrés dans la région. L’incertitude politique et l’affaiblissement des institutions ont offert un terrain propice à l’expansion des groupes extrémistes violents, profitant des coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger pour s’enraciner.

Les bouleversements géopolitiques récents ont également aggravé l’instabilité. Les nouveaux dirigeants militaires du Sahel ont rompu les accords de défense avec les États-Unis et les partenaires européens, et se sont retirés des forums régionaux comme la CEDEAO et le G5 Sahel. Ils ont formé une nouvelle alliance, l’Alliance des États du Sahel (AES), marquant un tournant dans la coopération régionale.

Dans ce contexte, le groupe paramilitaire russe Wagner a renforcé son emprise sur la région, avançant les intérêts du Kremlin. Les dirigeants militaires du Sahel justifient leur autoritarisme croissant par la défense de la souveraineté et la lutte contre le terrorisme, avec des conséquences dramatiques pour la liberté de la presse. Les journalistes qui critiquent la gestion de la sécurité par les régimes militaires ou qui dénoncent les violations des droits humains sont la cible d’attaques répressives, qu’elles proviennent d’acteurs étatiques ou non étatiques.

Selon les observations de l’International Press Institute (IPI), les acteurs étatiques sont les principaux responsables des violations de la liberté de la presse. Ils utilisent des lois sur la cybersécurité et la sécurité nationale pour arrêter, harceler et emprisonner les journalistes couvrant des sujets politiquement sensibles. L’IPI a également recensé des cas où des groupes terroristes ont enlevé ou tué des journalistes.

Les journalistes étrangers sont de plus en plus menacés, en raison d’un sentiment anti-occidental croissant et des liens renforcés avec la Russie et la Chine. Les correspondants affiliés à des médias occidentaux sont expulsés, tandis que des rédactions entières sont suspendues par les autorités locales. Les médias locaux et les associations de presse subissent également des représailles, avec la fermeture de plusieurs organes de presse.

Face à cette répression, de nombreux journalistes interrogés par l’IPI ont recours à l’autocensure pour éviter des représailles. Certains choisissent l’exil pour continuer à exercer leur métier en sécurité. D’autres se taisent pour échapper à l’emprisonnement ou au harcèlement. Comme l’a confié un journaliste malien : « Nous vivons dans un État policier où les gens sont méfiants envers les étrangers et n’osent plus exprimer ouvertement leur opinion. »

Un vide informationnel aux conséquences régionales et mondiales

La répression systématique de la liberté de la presse au Sahel a créé un vide informationnel dangereux, avec des répercussions à la fois locales et internationales. La réduction du flux d’informations critiques contribue à une censure de l’information, permettant aux régimes autoritaires et aux groupes extrémistes de commettre des abus en toute impunité.

Ce manque d’informations indépendantes rend difficile l’évaluation de la situation sécuritaire. Les régimes militaires ciblent systématiquement les journalistes qui rapportent les attaques des groupes terroristes ou remettent en cause les déclarations des autorités. Les civils deviennent ainsi plus vulnérables et isolés, tandis que les observateurs locaux et internationaux peinent à documenter les violations des droits humains et à demander des comptes aux responsables.

Des acteurs extérieurs comme la Russie et la Chine tirent déjà profit de ce vide informationnel, exploitant l’absence de contre-pouvoirs et le sentiment anti-occidental pour diffuser de la désinformation et de la propagande, servant ainsi leurs intérêts stratégiques.

L’arme des lois sur la cybersécurité : un outil de répression contre les journalistes

Les régimes militaires du Sahel ont instrumentalisé les lois pour museler les voix critiques, notamment à travers des textes sur la cybersécurité. Ces lois, souvent adoptées sous couvert de protection de la sécurité nationale ou de lutte contre la désinformation, sont détournées pour cibler et censurer la presse. L’IPI a déjà documenté cette tendance mondiale, où des gouvernements abusent de législations trop larges pour étouffer la liberté d’expression.

Au Niger, pays qui détient le triste record des emprisonnements de journalistes ces dernières années, les autorités utilisent fréquemment la loi sur la cybersécurité pour harceler et emprisonner les professionnels des médias, en particulier ceux qui couvrent des sujets liés à la sécurité. Avant le coup d’État, le gouvernement du président Mohamed Bazoum avait supprimé les peines de prison pour diffamation dans cette loi. Cependant, sous le régime militaire, ces avancées ont été annulées et remplacées par des sanctions plus sévères.

Voici quelques exemples marquants :

  • Janvier 2026 : Gazali Abdou, journaliste de Deutsche Welle, a été arrêté et inculpé de « diffusion de rapports pouvant troubler l’ordre public » en vertu de la loi sur la cybersécurité nigérienne. Son arrestation fait suite à un reportage sur les conditions de vie déplorables des réfugiés nigériens à Niamey.
  • Novembre 2025 : Les journalistes Ibro Chaibou, Youssouf Seriba et Oumarou Abou Kané sont emprisonnés depuis novembre pour « tentative de trouble à l’ordre public » selon la même loi.
  • Mai 2025 : Hamid Mahmoud, Massaouda Jaharou et Mahaman Sani, journalistes de Sahara FM à Agadez, ont été arrêtés pour avoir diffusé un article sur la fin de la coopération entre le groupe paramilitaire russe Wagner et les autorités nigériennes. Massaouda Jaharou a été libérée, mais les deux autres ont été inculpés d’atteinte à la défense nationale et de complot contre l’autorité de l’État.

Au Mali, la loi sur la cybersécurité est régulièrement utilisée pour poursuivre les journalistes et les critiques, sous des accusations d’atteinte à la crédibilité de l’État, de diffamation ou de diffusion de fausses informations. Les peines encourues peuvent aller jusqu’à 10 ans de prison.

L’unité nationale de lutte contre la cybercriminalité au Mali a ciblé plusieurs journalistes, dont Alfousseni Togo, Issiaka Tamboura, Youssou Traoré et Kassim Traoré, pour des publications en ligne critiquant le système judiciaire malien. Togo a écopé d’une amende et d’une peine de prison de huit mois avec sursis pour diffamation, outrage et atteinte à la réputation de l’État. En juillet 2025, Tamboura, Traoré et Kassim ont été inculpés de diffamation en ligne après une plainte déposée par un magistrat local.

Au Burkina Faso, plusieurs journalistes ont été détenus et interrogés par les forces de sécurité pour un entretien controversé avec le leader militaire Ibrahim Traoré, diffusé à l’occasion du troisième anniversaire du coup d’État.

La censure médiatique : blocages et suspensions des médias locaux et internationaux

Après les coups d’État militaires, les autorités des trois pays ont réduit drastiquement l’indépendance des organes de régulation des médias, qui servent désormais à étouffer les voix critiques, notamment sur les questions de sécurité et de droits humains.

Au Burkina Faso, une nouvelle loi a été adoptée pour permettre au chef de l’État de nommer directement le président du Conseil supérieur de la communication (CSC), mettant fin à l’élection de ce dernier par ses pairs. Cette réforme a mis fin à une période d’indépendance relative du CSC. En janvier 2026, les autorités ont fusionné le CSC avec l’Autorité de protection des données (FIL), renforçant ainsi le contrôle de l’État sur l’instance.

Au Niger, les autorités ont créé un nouvel organe de régulation des médias contrôlé par l’État : l’Observatoire national de la communication (ONC), remplaçant le Conseil supérieur de la communication (CSC), un organisme indépendant jusqu’alors.

Au Mali, en février 2025, les autorités ont adopté deux décrets portant les frais de licence des médias audiovisuels et en ligne de 900 %, une mesure perçue comme une tentative d’intimidation pour aligner les médias locaux sur la ligne officielle.

Parallèlement, les autorités des trois pays ont suspendu plusieurs médias locaux et internationaux, en particulier des chaînes françaises et occidentales. Dans la plupart des cas, ces sanctions visent des médias accusés de couvrir de manière critique les régimes militaires ou de rapporter des allégations de violations des droits humains.

Au Mali : une répression ciblant les médias francophones

Les autorités maliennes ont suspendu ou bloqué plusieurs médias étrangers, dont :

  • RFI et France 24 ont été suspendus en 2022 pour un reportage sur des allégations de meurtres de civils par l’armée.
  • LCI a fait l’objet de plusieurs suspensions, dont une de deux mois en 2024 pour des accusations de diffusion de fausses informations après un reportage sur les prétendus crimes de l’armée malienne et de ses partenaires russes.
  • France 2 a été banni pendant quatre mois en 2024 pour son traitement de la situation sécuritaire, accusé de « glorifier le terrorisme » en comparant la force des groupes armés terroristes à celle de l’armée malienne.
  • TV5Monde a été suspendu à plusieurs reprises, notamment en septembre 2024 pour un reportage sur des civils tués lors de frappes de drones dans le nord du Mali.
  • En janvier 2026, la diffusion et la vente du Jeune Afrique ont été interdites au Mali pour sa couverture de l’activité jihadiste et de la crise des carburants.
  • Joliba TV, une chaîne locale, a été suspendue pendant six mois en 2024 après une plainte déposée par le Burkina Faso contre un commentaire politique.

Au Burkina Faso : l’étouffement des médias critiques

Plusieurs médias étrangers ont été suspendus ou bloqués pour leur couverture jugée défavorable :

  • RFI est suspendue depuis décembre 2022 pour son traitement des activités terroristes dans le pays. France 24 a été suspendue en mars 2023 pour un entretien avec le chef d’une filiale locale d’Al-Qaïda. LCI a été suspendue en juillet 2023 pour la diffusion d’informations fausses sur la situation sécuritaire.
  • L’accès au Jeune Afrique a été bloqué en 2023 pour une tentative de discrédit des forces armées après un reportage sur les tensions au sein de l’armée.
  • En avril 2024, plusieurs médias internationaux ont été bloqués pour avoir relayé un rapport de Human Rights Watch accusant l’armée burkinabè de massacres de civils. Parmi eux : BBC, Voice of America, Deutsche Welle, The Guardian et Le Monde.
  • Omega FM, une radio locale, a été suspendue à deux reprises : en août 2023 pour avoir reçu un critique du coup d’État au Niger, et en août 2025 pour des propos jugés offensants envers les autorités.

Au Niger : la censure des médias francophones

  • RFI et France 24 ont été bloquées après le coup d’État de 2023.
  • BBC a été suspendue pendant trois mois en décembre 2024 pour « diffusion de fausses informations » après un reportage sur des attaques de groupes jihadistes.

En plus des suspensions, les autorités ont expulsé des journalistes étrangers. Au Burkina Faso, Sophie Douce et Agnès Faivre, respectivement de Le Monde et Libération, ont été expulsées après un reportage sur des exécutions de civils par l’armée. Au Mali, Benjamin Roger, correspondant de Jeune Afrique, a été expulsé moins de 24 heures après son arrivée à Bamako, officiellement pour un défaut d’accréditation.

La répression transfrontalière : une menace pour les journalistes

La région du Sahel est également le théâtre d’une répression transfrontalière, où des journalistes sont ciblés pour leurs prises de position sur des régimes militaires voisins. Certains ont même été condamnés pour « outrage à chef d’État étranger ». Voici quelques cas emblématiques :

  • Mars 2026 : Youssouf Sissoko, journaliste malien du L’Alternance, a été condamné à deux ans de prison pour avoir critiqué le général Abdourahamane Tiani, leader du Niger.
  • Mai 2025 : Seydou Oumar Traore, journaliste malien, a été condamné à un an de prison pour avoir critiqué Mamadou Doumbouya, leader de la Guinée.
  • Novembre 2024 : Joliba TV au Mali a été suspendue après une plainte du Burkina Faso.

La sécurité des journalistes en danger : enlèvements et conscription forcée

Les menaces contre les journalistes au Sahel ne viennent pas seulement des autorités. Les groupes jihadistes, comme l’État islamique au Sahel ou le JNIM (lié à Al-Qaïda), multiplient les enlèvements et les assassinats. En novembre 2023, deux journalistes de Radio Coton d’Ansongo ont été enlevés, et un troisième a été tué. En octobre 2025, deux journalistes de la télévision publique malienne (ORTM) ont été kidnappés dans le nord du pays avant d’être libérés fin décembre.

Au Burkina Faso, les journalistes sont également victimes de conscription forcée. En 2023, un décret a été adopté pour permettre aux autorités de recruter de force des civils, y compris des journalistes, afin de lutter contre les groupes terroristes. Au moins sept journalistes ont été enrôlés de force et envoyés au front après avoir critiqué la gestion de la crise sécuritaire par les autorités. En juillet 2025, plusieurs journalistes, dont le président de l’Association des journalistes du Burkina Faso, ont été libérés, mais deux autres restent portés disparus.

La pression sur la société civile : la fermeture des associations de presse

Les autorités militaires des trois pays intensifient la pression sur les groupes de la société civile qui défendent la liberté de la presse et la liberté d’expression.

Au Niger, la Maison de la Presse, qui représente plus de 30 organisations médiatiques, a été suspendue de toute activité.

Au Burkina Faso, l’Association des journalistes a été dissoute en mars 2025 pour non-respect de la loi sur les associations, et tous les partis politiques du pays ont également été interdits.

Au Mali, la Maison de la Presse subit des pressions constantes après avoir critiqué une directive interdisant aux médias de couvrir les activités des partis politiques. Bien qu’elle reste en activité, sa capacité à défendre la liberté de la presse a été fortement réduite.

Un appel à l’action internationale

Face à la détérioration alarmante de la liberté de la presse dans les pays du Sahel, une pression internationale urgente est nécessaire pour inciter les autorités du Niger, du Mali et du Burkina Faso à respecter leurs obligations en matière de protection des journalistes et de liberté des médias.

Les mesures suivantes doivent être prises sans délai :

  • Mettre fin à toute forme de harcèlement, y compris les arrestations et emprisonnements, contre les journalistes en raison de leurs reportages.
  • Réformer les lois, en particulier celles sur la cybersécurité, pour empêcher les abus et garantir la protection des journalistes.
  • Autoriser les médias locaux et internationaux à couvrir librement les sujets d’intérêt public et international, sans crainte de représailles.
  • Lever les interdictions imposées aux médias et journalistes locaux et étrangers.
  • Rétablir l’indépendance des organes de régulation des médias.
  • Enquêter sur toutes les formes d’attaques contre les journalistes et traduire les responsables en justice.
  • Permettre aux organisations de la société civile, y compris celles qui défendent la liberté de la presse, de fonctionner librement.