Le Maroc mise sur le tourisme pour renforcer son emprise sur le Sahara occidental

Deux vacanciers européens profitent de chaises longues sur une plage du Sahara occidental tandis qu'un autre pratique le kitesurf dans les vagues

L’image idyllique de Dakhla, avec ses plages de sable fin et ses eaux cristallines, séduit de plus en plus de visiteurs européens. Une simple escale à Madrid suffit pour embarquer à bord de vols à moins de 35 euros, une aubaine pour les amateurs de voyages économiques. Les infrastructures touristiques se multiplient : des résidences de luxe aux hébergements modestes, tous vantent les atouts de cette région présentée comme un joyau méconnu du royaume chérifien.

Pourtant, derrière cette façade alléchante se cache un conflit territorial vieux de plusieurs décennies. Dakhla se situe au cœur du Sahara occidental, une zone classée comme territoire non autonome par les Nations unies depuis 1963. Cette qualification signifie que la population locale n’a pas encore pu exercer son droit à l’autodétermination, un principe fondamental du droit international.

Un territoire sous contrôle marocain

Environ 80 % du Sahara occidental est administré par le Maroc, qui revendique cette région comme ses provinces du sud. Cette position est contestée par le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui, qui réclame la création d’un État souverain. Malgré les appels répétés de l’ONU pour organiser un référendum d’autodétermination, celui-ci n’a jamais eu lieu, plongeant le territoire dans une impasse politique.

Les tensions persistent depuis le retrait de l’Espagne en 1976, date à laquelle le Maroc a immédiatement occupé la région. Un cessez-le-feu, négocié en 1991 sous l’égide de l’ONU, prévoyait l’organisation d’un vote, mais celui-ci n’a jamais été mis en œuvre. Aujourd’hui, le Front Polisario contrôle une bande étroite à l’est du territoire, tandis que le Maroc administre le reste.

Une fréquentation touristique en forte hausse

Selon les chiffres officiels du ministère marocain du Tourisme, le nombre de visiteurs dans la partie contrôlée par Rabat a bondi de plus de 50 % en sept ans. En 2019, 490 297 touristes s’y sont rendus, contre 743 133 en 2025. Cette progression s’explique par l’expansion des liaisons aériennes : Royal Air Maroc, Ryanair, Transavia France et Binter Canarias relient désormais Dakhla à Madrid, Paris et les îles Canaries.

Tom Ruck, un touriste britannique de 29 ans, a récemment effectué le voyage depuis Madrid avec Ryanair. Son témoignage révèle une réalité contrastée : « Beaucoup de centres de villégiature sont encore en construction, et ils étaient désespérément vides. » Il a noté la présence de quelques familles en vacances, mais l’impression générale était celle d’un tourisme naissant.

Sur place, les voyageurs se voient apposer un tampon marocain dans leur passeport, et le drapeau national flotte au-dessus de la ville. Une signalétique qui ne laisse aucun doute sur la souveraineté revendiquée par le Maroc.

Des pratiques commerciales sous le feu des critiques

Des organisations de défense des droits humains et des juristes pointent du doigt la stratégie de commercialisation du territoire. En présentant le Sahara occidental comme une destination marocaine, les compagnies aériennes et les plateformes de réservation participent, selon eux, à légitimer l’occupation. Erik Hagen, de Western Sahara Resource Watch, dénonce une « tromperie » : « En désignant ces lieux comme marocains, les entreprises bafouent le droit international et induisent le public en erreur. »

Les géants du tourisme en ligne ne sont pas épargnés. Expedia, Booking.com et Trivago classent systématiquement les hébergements du Sahara occidental sous la rubrique « Maroc », une pratique qui soulève des questions éthiques et juridiques. Booking.com déclare ajouter des mises en garde pour les zones conflictuelles, mais reconnaît s’en tenir aux informations officielles disponibles.

Le Dr Andrea Maria Pelliconi, experte en droit international à l’université de Southampton, met en garde : « Les entreprises qui ne distinguent pas le Sahara occidental du Maroc s’exposent à des poursuites pour complicité de violation du droit à l’autodétermination des Sahraouis. » Elle évoque également des risques liés à la protection des consommateurs et aux règles de concurrence européenne.

Certains acteurs ont déjà ajusté leur position. Airbnb a supprimé la mention « Maroc » pour ses annonces au Sahara occidental, sous la pression des militants. Une avancée timide, mais qui montre que le débat gagne en visibilité.

Un enjeu politique et économique majeur

Le Maroc investit massivement dans le développement touristique du Sahara occidental depuis plusieurs années. Cette stratégie vise à renforcer son contrôle sur la région, perçue comme une pièce maîtresse de sa politique étrangère. En octobre 2024, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution privilégiant le plan marocain d’autonomie du territoire, une étape symbolique dans la reconnaissance internationale de ses revendications.

Cette motion, portée par les États-Unis, s’inscrit dans le cadre de l’accord de normalisation signé entre le Maroc et Israël en 2020. Pourtant, la communauté internationale reste divisée. Le Front Polisario rejette catégoriquement la proposition d’autonomie et maintient sa demande d’indépendance, soutenue par de nombreux pays africains et latino-américains.

Sidi Breika, représentant du Polisario au Royaume-Uni et en Irlande, dénonce une manœuvre pour imposer un fait accompli : « Tous les projets réalisés sur ce territoire occupé violent le droit inaliénable du peuple sahraoui à décider de son avenir. » Il affirme que la majorité des touristes ignorent les enjeux réels de leur voyage.

Malgré les tensions, le Maroc persiste dans sa stratégie. Le développement économique, couplé à une intensification des échanges commerciaux, pourrait à terme marginaliser les revendications indépendantistes. Une course contre la montre s’engage, où le tourisme joue un rôle clé dans la bataille pour la légitimité.

Que retenir pour les voyageurs ?

Avant de réserver un séjour à Dakhla ou Laâyoune, il est essentiel de se renseigner sur le statut juridique du Sahara occidental. Les plateformes de réservation et les compagnies aériennes ne fournissent pas toujours une information transparente, laissant les touristes dans l’ignorance des réalités politiques locales.

Pour les défenseurs des droits humains, le choix de voyager dans cette région ne relève pas uniquement d’une décision personnelle, mais aussi d’une prise de position éthique. En soutenant directement ou indirectement l’économie locale, les visiteurs contribuent, consciemment ou non, à la consolidation du contrôle marocain.

Le Sahara occidental reste un territoire en quête de résolution. Tant que le référendum d’autodétermination n’aura pas lieu, les débats sur la légitimité du tourisme et des investissements dans la région continueront de diviser. Une chose est sûre : chaque voyageur devient, à son échelle, un acteur de cette histoire en marche.