Nigéria : une crise humanitaire et sécuritaire aux racines multiples

Les enlèvements d’écoliers, les attaques contre des villages entiers et les violences ciblant indistinctement des fidèles dans les lieux de culte ont replacé le Nigéria sous les projecteurs internationaux. Ces événements récents, qui ont culminé avec des frappes américaines dans le nord du pays à Noël, soulèvent des questions sur la protection des communautés locales, notamment chrétiennes, mais révèlent surtout une insécurité endémique bien plus vaste.

Selon les Nations Unies, ces épisodes, bien que spectaculaires, ne reflètent qu’une partie d’une réalité bien plus complexe : le Nigéria fait face à l’une des crises humanitaires les plus graves et les plus négligées du continent africain, où l’insécurité s’étend bien au-delà des clivages religieux.

Une insurrection jihadiste aux conséquences dévastatrices

Le conflit a débuté dans le nord-est du Nigéria en 2009, avec l’émergence du groupe Boko Haram, suivi par ses dissidences, dont l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Près de quinze ans plus tard, cette insurrection a profondément marqué le pays. Les chiffres sont alarmants : plus de deux millions de déplacés, une génération entière ayant grandi dans des camps, sans perspective d’avenir. Les pertes humaines dépassent les 40 000 morts, tandis que des milliers d’écoles, de centres de santé et de terres agricoles ont été détruits ou rendus inaccessibles.

Mohamed Malik Fall, coordonnateur des agences de l’ONU au Nigéria, résume la situation : « La sécurité reste le défi majeur du pays. Elle ne se limite plus à une région, mais touche presque l’ensemble du territoire. » Les populations, privées de leurs moyens de subsistance, se retrouvent dans une précarité extrême, sans accès à des activités économiques et à une dignité minimale.

Enfants déplacés au Nigéria en 2022

Banditisme et conflits communautaires : une violence diffuse

Au-delà de l’insurrection jihadiste, d’autres formes de violences se sont développées. Dans le nord-ouest, des États comme le Zamfara, le Katsina ou le Sokoto sont désormais sous la menace de groupes armés qualifiés de « bandits ». Ces derniers multiplient les attaques, les pillages et les enlèvements, poussant des villages entiers à l’exode. Résultat : près d’un million de personnes ont été déplacées dans cette région.

Dans la ceinture centrale du pays, les tensions entre agriculteurs et éleveurs, exacerbées par la pression foncière et les changements climatiques, ont également provoqué d’importants déplacements de populations. Plus au sud, des foyers de violence persistent, liés à des revendications séparatistes ou à des sabotages dans le secteur pétrolier.

Avec plus de 3,5 millions de déplacés, le Nigéria abrite à lui seul près de 10 % des personnes déplacées en Afrique. Une situation qui illustre l’ampleur d’une crise humanitaire profonde et multiforme.

Une violence aveugle, pas un génocide religieux

Les attaques récentes contre des églises et des écoles chrétiennes ont ravivé le débat sur une prétendue persécution ciblée. En janvier, plus de 160 fidèles ont été enlevés lors de messes dominicales dans l’État du Kaduna ; des villages du nord-ouest ont été attaqués, faisant des dizaines de victimes, et des élèves ont de nouveau été pris pour cibles près d’une école catholique.

Ces événements rappellent douloureusement le drame de Chibok, où 276 lycéennes avaient été enlevées en 2014 par Boko Haram. Face à ces violences, les États-Unis ont réagi en ordonnant des frappes ciblées dans le nord-ouest, justifiées par la nécessité de protéger les communautés chrétiennes. Certains responsables américains évoquent même l’hypothèse d’un « génocide chrétien », une qualification que les Nations Unies refusent d’endosser, faute de preuves tangibles d’une volonté délibérée de cibler un groupe religieux spécifique.

Mohamed Malik Fall est clair : « La majorité des plus de 40 000 morts de l’insurrection sont des musulmans, tués dans des mosquées. » Il cite l’exemple d’une attaque survenue la veille de Noël à Maiduguri, où des fidèles musulmans ont été victimes d’une attaque dans une zone située entre une mosquée et un marché. « L’insécurité touche tout le monde, sans distinction de religion ou d’ethnie. » Il met en garde contre des récits qui pourraient exacerber les divisions au lieu de favoriser la cohésion sociale.

Aide alimentaire au Nigéria en 2022

Une urgence humanitaire massive, mais sous-financée

Derrière la crise sécuritaire se cache une urgence humanitaire d’une ampleur alarmante. Dans le nord-est du pays, 7,2 millions de personnes ont besoin d’assistance, dont près de 6 millions en situation critique. L’insécurité alimentaire touche désormais jusqu’à 36 millions de personnes, avec un risque accru de malnutrition aiguë chez les enfants de moins de cinq ans, soit plus de 3,5 millions d’enfants concernés.

Les conséquences de cette malnutrition sont durables : elle affecte le développement cognitif des enfants, leur éducation, et a des répercussions à l’âge adulte. À ces défis s’ajoutent les chocs climatiques (sécheresses, inondations), les épidémies récurrentes (choléra, méningite) et un système de santé fragilisé.

Le financement de l’aide humanitaire s’est effondré : de près d’un milliard de dollars par an il y a quelques années, il est tombé à 585 millions en 2024, puis à seulement 262 millions l’année dernière. Pour 2025, les agences onusiennes craignent de ne pas atteindre les 200 millions de dollars nécessaires.

Un géant économique face à ses responsabilités

Le paradoxe nigérian est frappant : comment un pays doté de ressources économiques considérables, première puissance d’Afrique, peut-il être confronté à une crise humanitaire d’une telle ampleur ? Mohamed Malik Fall le souligne : « Le Nigéria n’est ni le Soudan, ni la Somalie, ni le Soudan du Sud. C’est un pays avec des ressources, et le premier responsable de la réponse humanitaire reste le gouvernement. »

Pour l’ONU, l’enjeu est désormais de transférer progressivement le leadership de l’aide aux autorités fédérales et aux États nigérians, tout en appelant les bailleurs internationaux à ne pas détourner leur attention. « Aucune population ne souhaite vivre dans l’assistance. Les gens veulent des opportunités économiques, pas une dépendance à l’aide humanitaire. » Donner des poissons est utile, mais apprendre à pêcher est essentiel pour un avenir durable.