Le JNIM au Mali : une mutation stratégique qui bouleverse l’équilibre des forces
Le paysage sécuritaire du Mali a radicalement changé ces derniers mois. Les attaques répétées du groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et du Front de libération de l’Azawad (FLA) contre les positions militaires et les axes routiers ne sont plus de simples opérations ponctuelles. Elles s’inscrivent désormais dans une stratégie d’usure visant à fragiliser durablement l’État malien.
L’objectif n’est plus seulement de conquérir des territoires, mais de rendre le pays ingouvernable en ciblant systématiquement les infrastructures, les convois logistiques et les zones périphériques. Cette approche change la nature même du conflit : au-delà des batailles locales, c’est la capacité de l’État à exister hors de Bamako qui est aujourd’hui en jeu.
Une guerre contre la mobilité : l’arme ultime des groupes armés
Les routes, autrefois symboles de connexion entre les régions, sont devenues des zones de danger permanent. Les déplacements administratifs, économiques et même humanitaires nécessitent désormais une escorte militaire, ce qui paralyse l’administration malienne et décourage les investissements.
Le JNIM a compris que dans un pays fragilisé par des années de crises institutionnelles et économiques, l’épuisement des forces vives produit des effets politiques plus durables qu’une victoire militaire directe. Cette stratégie, moins coûteuse en vies humaines, permet de :
- Disperser les ressources militaires sur un territoire vaste et difficile à contrôler ;
- Augmenter les dépenses sécuritaires de l’État, détournant des fonds vers la défense plutôt que vers le développement ;
- Instaurer un climat de peur permanente, décourageant toute initiative locale de reconstruction.
Dans certaines zones rurales, l’absence de services publics devient aussi problématique que la présence des groupes armés. Les populations se retrouvent prises en étau entre deux feux : d’un côté, l’État qui ne parvient plus à garantir leur sécurité ; de l’autre, des groupes armés qui remplacent progressivement les institutions.
Le paradoxe d’une sécurité à sens unique
Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, la junte militaire malienne mise sur le renforcement des moyens militaires pour restaurer la légitimité de l’État. Le départ des forces françaises et la coopération avec l’Africa Corps (ex-Wagner) ont été présentés comme un retour à la souveraineté. Pourtant, cette approche révèle aujourd’hui ses limites.
La souveraineté ne se limite pas à la capacité de mener des opérations armées. Elle implique aussi de maintenir une présence administrative, économique et sociale sur l’ensemble du territoire. Or, malgré l’intensification des opérations militaires, certaines régions du Mali voient leur fragmentation s’accentuer. Les écoles, les centres de santé et les tribunaux locaux disparaissent au profit de systèmes parallèles contrôlés par les groupes armés.
Cette situation crée un cercle vicieux : plus l’État recule, plus les populations se tournent vers des alternatives locales pour assurer leur survie, renforçant ainsi l’emprise des groupes armés sur ces territoires.
Le Sahel, un théâtre d’affrontements régionaux
Le cas malien ne peut être isolé du contexte sahélien. Les frontières poreuses entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger facilitent la mobilité des groupes armés, qui exploitent les faiblesses de chaque État. Malgré la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), les trois pays peinent à coordonner leurs réponses, chacun se concentrant sur ses propres défis sécuritaires.
Le JNIM profite de cette asymétrie pour étendre son influence. Son modèle repose sur :
- Une flexibilité territoriale lui permettant de se déplacer rapidement ;
- Un ancrage local dans certaines communautés, souvent grâce à des réseaux économiques informels ;
- Une capacité d’adaptation face aux changements de stratégie des États.
Contrairement à une idée reçue, le JNIM ne cherche pas à contrôler durablement l’ensemble des territoires qu’il traverse. Son objectif est plus subtil : rendre impossible toute gouvernance normale de l’État malien, en imposant un coût sécuritaire prohibitif aux forces armées et aux populations.
Au-delà de l’antiterrorisme : les racines sociales du conflit
Réduire la crise malienne à une simple confrontation militaire entre groupes djihadistes et armée nationale serait une erreur. Le conflit s’enracine dans des frustrations structurelles : abandon étatique, conflits fonciers, rivalités communautaires et pauvreté endémique.
Ces vulnérabilités ont été exploitées par les groupes armés, qui ne les ont pas toujours créées, mais savent en tirer profit. Dans de nombreuses zones rurales, l’État apparaît de manière intermittente, principalement sous la forme de patrouilles militaires, sans jamais rétablir une présence administrative stable.
Le défi pour le Mali n’est donc pas seulement militaire, mais politique et social. Comment reconstruire une légitimité étatique dans des territoires où la confiance dans les institutions a disparu ? Comment rétablir des services publics essentiels sans risquer la vie des fonctionnaires ?
L’avenir du pays ne se jouera pas lors d’une bataille décisive, mais dans la capacité à réintroduire un État de droit au-delà des opérations sécuritaires. Car une guerre d’usure détruit bien plus que des positions militaires : elle érode les routes, les économies, les administrations et, finalement, l’idée même d’un territoire gouverné.
Par Mourad Ighil