Au premier trimestre 2026, le Cameroun enregistre une dette flottante s’élevant à près de 1,8 milliard de dollars. Ce montant illustre un déséquilibre persistant entre les engagements financiers de l’État et ses capacités réelles de paiement. Concrètement, il s’agit du total des factures non réglées dans les délais auprès des prestataires locaux, fournisseurs et autres créanciers nationaux. À Yaoundé, cette situation relance les interrogations sur l’efficacité de la gestion budgétaire et la soutenabilité des finances publiques, dans un contexte où les financements extérieurs se raréfient.
Une pratique budgétaire aux conséquences structurelles
Bien que la dette flottante ne soit pas un phénomène inédit au Cameroun, son niveau actuel reflète une aggravation notable. Avec 1,8 milliard USD, elle pèse lourdement sur le budget national, dépassant largement les dépenses courantes hors service de la dette et hors masse salariale. Pour préserver ses réserves de trésorerie, l’État camerounais ajourne régulièrement le règlement de ses dettes, transférant ainsi la pression financière vers les acteurs économiques locaux. Cette stratégie, courante dans l’espace CEMAC, équivaut à un emprunt forcé auprès des entreprises nationales, souvent des PME.
Les répercussions se font sentir à plusieurs niveaux. Les fournisseurs subissent des retards de paiement qui se répercutent sur leurs propres engagements, notamment bancaires. Les banques locales, exposées via des crédits accordés aux entreprises créancières de l’État, voient leur taux de créances douteuses augmenter. Les autorités monétaires, dont la Beac et la Commission bancaire de l’Afrique centrale, surveillent de près cette interconnexion entre les finances publiques et le système bancaire.
Un défi pour les relations avec les partenaires internationaux
La publication de ce chiffre intervient alors que Yaoundé mène des négociations pour un nouveau programme avec le Fonds monétaire international. Parallèlement, le pays continue d’émettre des titres publics sur le marché régional géré par la Beac. Or, la dette flottante est devenue un indicateur clé pour les bailleurs de fonds, au même titre que la dette publique officielle. Son accumulation révèle des faiblesses dans la chaîne de gestion des dépenses, de l’engagement au paiement, et nourrit les critiques sur la transparence budgétaire.
Les efforts passés pour résorber ces arriérés, comme les plans d’apurement, ont montré des résultats limités. Le stock d’arriérés, loin de diminuer, se reconstitue souvent après quelques mois. Les institutions comme la Banque mondiale et le FMI plaident depuis des années pour une réforme en profondeur : audit systématique des dettes en souffrance, limitation des engagements non conformes aux procédures, et modernisation des outils de gestion des finances publiques.
Impacts concrets sur l’économie et la commande publique
Les conséquences de la dette flottante dépassent le cadre macroéconomique. Elles paralysent progressivement la commande publique. Les entreprises, conscientes des retards de paiement, intègrent une marge de risque dans leurs devis, ce qui augmente mécaniquement le coût des marchés publics. Certaines renoncent même à participer aux appels d’offres, réduisant la concurrence et la qualité des prestations. Le secteur productif camerounais, censé bénéficier de l’effet d’entraînement des dépenses de l’État, en subit les effets pervers.
Le domaine des BTP, principal créancier de l’État pour les infrastructures, illustre cette dynamique. Retards sur les chantiers routiers, ralentissement des projets d’équipement, litiges juridiques en hausse : la facture indirecte s’ajoute au montant des arriérés. Les secteurs de la santé et de l’éducation, également touchés par les paiements en retard, voient leurs approvisionnements perturbés, impactant directement la population.
La question de l’avenir de cette dette reste entière. Le gouvernement camerounais s’est engagé à ramener ce stock sous un seuil compatible avec les normes régionales et internationales. Pourtant, en 2026, la croissance économique reste modérée et les recettes fiscales sous pression, rendant l’exercice plus complexe. Sans une réforme structurelle de la chaîne de dépense, la dette flottante pourrait bien devenir un indicateur récurrent de fragilité budgétaire pour la première économie de la CEMAC.