Mbankomo, un atelier inédit où l’économie sauve des vies

Pendant trois jours, à Mbankomo, les débats n’ont pas tourné autour de la construction d’hôpitaux ou de l’achat de médicaments. Pourtant, l’enjeu était tout aussi vital : comment utiliser la fiscalité pour sauver davantage de vies et garantir un financement pérenne du système de santé camerounais ?

Du 22 au 24 juillet 2026, des représentants du ministère de la Santé publique, des Finances, des Douanes, des parlementaires, de la société civile et des partenaires techniques se sont réunis sous l’égide de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour explorer un outil souvent sous-estimé : la fiscalité du tabac. Un levier capable d’agir à la fois sur la santé publique et le développement économique.

Un fléau sanitaire sous-estimé au Cameroun

Le tabac reste l’une des principales causes évitables de mortalité dans le monde, et le Cameroun n’échappe pas à cette réalité. Selon les dernières estimations, près de 9 % des adultes camerounais consomment du tabac, tandis que plus de 10 % des jeunes âgés de 13 à 15 ans sont déjà concernés. Pire encore, 37 % de la population est exposée à la fumée secondaire, avec des conséquences dramatiques.

Chaque année, environ 66 000 décès sont directement attribués à la consommation de tabac dans le pays. Ce fléau ne se limite pas aux décès : il alimente les cancers, les maladies cardiovasculaires, les accidents vasculaires cérébraux et les affections respiratoires chroniques. Sans compter le poids économique pour les ménages et le système de santé, déjà sous tension.

Pourtant, malgré ce lourd bilan, les cigarettes restent accessibles. En 2024, le prix de détail d’un paquet de cigarettes le plus vendu s’élevait à seulement 4,07 dollars américains (en parité de pouvoir d’achat), bien en dessous de la moyenne africaine (5,06 dollars) et mondiale (6,98 dollars). Pire, les taxes ne représentaient que 36 % du prix de vente, loin des 75 % recommandés par l’OMS.

Pourquoi augmenter les taxes sur le tabac peut sauver des vies

Les décideurs camerounais ont rappelé une évidence : l’augmentation des taxes sur les produits du tabac est l’une des interventions les plus efficaces pour réduire la consommation. Les jeunes, en particulier, sont sensibles aux variations de prix. Une augmentation des taxes les dissuaderait de commencer à fumer, protégeant ainsi des générations entières de maladies et de dépendances.

Mais les bénéfices ne s’arrêtent pas là. Une fiscalité mieux structurée permet également de mobiliser des ressources supplémentaires pour renforcer le système de santé, prévenir les maladies non transmissibles et progresser vers la couverture sanitaire universelle. Une solution gagnante à double titre : santé et économie.

Des données solides pour bâtir des politiques efficaces

Pour concevoir des réformes pertinentes, des données fiables sont indispensables. Les participants à l’atelier ont analysé en profondeur les habitudes de consommation du tabac au Cameroun, son impact économique et sanitaire, la structure actuelle des taxes, la dynamique du marché local et les meilleures pratiques internationales.

Le Dr William Maina, expert de l’OMS pour l’Afrique, a souligné que le tabac ne tue pas seulement par les cancers : il favorise aussi les maladies cardiovasculaires, les AVC et les maladies respiratoires chroniques. La nicotine, responsable de la dépendance, affecte également le développement cérébral, la fertilité et la santé cardiovasculaire.

Les discussions ont permis de déconstruire plusieurs idées reçues sur l’augmentation des taxes, comme la crainte d’une baisse des recettes publiques ou d’une hausse du commerce illicite. Les experts ont confirmé que ces craintes ne sont pas fondées si les réformes sont bien conçues et accompagnées de mesures de contrôle adaptées. La clé ? Des politiques publiques guidées par les preuves, et non par les perceptions.

Des simulations qui parlent d’elles-mêmes

Un moment fort de l’atelier a été la présentation du modèle WHO TaXSiM, outil développé par l’OMS pour évaluer les impacts sanitaires et fiscaux de différentes options de réforme avant leur mise en œuvre. Plusieurs scénarios ont été simulés à partir des données camerounaises.

Les résultats sont sans ambiguïté. Deux mesures phares ont été testées :

  • Une hausse de la taxe spécifique minimale de 5 000 à 10 000 FCFA pour 1 000 cigarettes en 2027 ;
  • Une nouvelle augmentation à 15 000 FCFA pour 1 000 cigarettes en 2028, applicable aussi bien aux produits importés que locaux.

Les projections sont encourageantes : les ventes de cigarettes chuteraient de 162,9 à 144,1 millions de paquets en 2027, puis à 131,9 millions en 2028, soit une baisse cumulée de près de 19 %. Le nombre de fumeurs diminuerait de 810 000 à 744 000, évitant ainsi la consommation de tabac chez près de 66 000 jeunes d’ici 2028.

Côté recettes, les accises passeraient de 15,2 à 28,8 milliards FCFA en 2027, puis à 38,3 milliards FCFA en 2028. Les recettes fiscales totales augmenteraient de 32,6 à 57,3 milliards FCFA, générant près de 25 milliards FCFA supplémentaires par rapport au statu quo.

Pour les experts, ces chiffres montrent qu’il n’y a pas de contradiction entre santé publique et développement économique. Une fiscalité plus ambitieuse permet de progresser sur les deux fronts simultanément.

Financer durablement la santé grâce à la fiscalité du tabac

Dans un contexte où les financements internationaux pour la santé diminuent progressivement, la fiscalité du tabac représente une opportunité stratégique pour renforcer la mobilisation des ressources nationales. Les recettes additionnelles pourraient notamment servir à :

  • Financer la Couverture Sanitaire Universelle ;
  • Renforcer les programmes de prévention des maladies non transmissibles ;
  • Développer les services d’aide à l’arrêt du tabac ;
  • Améliorer les infrastructures sanitaires ;
  • Soutenir les campagnes de promotion de la santé.

Les participants ont conclu que la fiscalité du tabac est l’une des rares politiques capables d’améliorer la santé des populations, de réduire les dépenses futures liées aux maladies et de renforcer durablement les capacités financières du système de santé.

Les nouveaux produits nicotiniques, une menace grandissante

Les échanges ont également révélé l’émergence rapide de produits nicotiniques innovants, souvent présentés sous des formes attrayantes pour les jeunes : stylos, montres connectées, rouges à lèvres, jouets, bonbons ou chewing-gums. Ces produits, commercialisés avec des stratégies marketing sophistiquées, ciblent directement les adolescents.

Une vidéo projetée lors de l’atelier, montrant un adolescent utilisant une cigarette électronique dissimulée dans une montre connectée, a marqué les esprits. L’OMS rappelle que ces produits ne sont pas sans risque : ils créent une dépendance, exposent à des substances toxiques et risquent de banaliser la consommation de nicotine chez les plus jeunes.

Les participants ont recommandé d’anticiper leur encadrement réglementaire et fiscal avant qu’ils ne s’implantent durablement sur le marché camerounais.

Des recommandations concrètes pour des réformes ambitieuses

À l’issue des trois jours de travaux, les participants ont formulé une série de recommandations pour une fiscalité du tabac plus efficace :

  • Une augmentation progressive de la taxe spécifique minimale jusqu’à 15 000 FCFA pour 1 000 cigarettes ;
  • L’application uniforme de cette fiscalité aux produits importés et locaux ;
  • Le renforcement du dialogue au niveau de la CEMAC sur les droits d’accise ;
  • La création d’un groupe technique national sur la fiscalité du tabac ;
  • La mise en place d’un système permanent de suivi-évaluation ;
  • Le renforcement de la disponibilité des données fiscales et commerciales ;
  • L’accélération du processus de création d’un Fonds national de lutte contre le tabac ;
  • Le développement d’un système national de traçabilité des produits du tabac.

Ils ont également insisté sur la nécessité d’intensifier les campagnes de sensibilisation, notamment auprès des jeunes, d’accompagner les producteurs de tabac vers des cultures alternatives, de mettre en œuvre le Protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac et d’instaurer un système national de traçabilité.

Le Dr Colette Taka Joro, Secrétaire Permanent du Comité National de Lutte contre la Drogue, a souligné l’importance des dialogues de haut niveau avec le gouvernement, les parlementaires et toutes les parties prenantes pour accélérer l’adoption de ces réformes et en garantir l’appropriation.

Une vision d’avenir pour le Cameroun

En clôturant l’atelier, le Dr Hassan Ben Bachir, Directeur de la Promotion de la Santé au ministère de la Santé publique, a résumé l’esprit des trois journées :

« La fiscalité du tabac n’est pas qu’un mécanisme de collecte de recettes. C’est un investissement dans la santé des populations. En protégeant les jeunes contre l’initiation au tabagisme et en renforçant durablement le financement de notre système de santé, nous investissons dans l’avenir du Cameroun. Les recommandations issues de cet atelier forment une feuille de route solide pour transformer les données scientifiques en politiques publiques au bénéfice de tous. »

À Mbankomo, les participants ont partagé une conviction commune : la fiscalité du tabac est bien plus qu’une question budgétaire. C’est un instrument de prévention, un mécanisme de protection des jeunes, un outil de mobilisation des ressources nationales et un investissement durable dans le capital humain du pays.

Les données analysées durant l’atelier démontrent qu’une fiscalité du tabac plus ambitieuse peut simultanément réduire la consommation, sauver des vies, alléger le poids des maladies non transmissibles et générer des ressources substantielles pour financer les priorités sanitaires nationales.

Derrière chaque hausse de taxe se trouvent des milliers de vies qui peuvent être protégées. Derrière chaque réforme fondée sur les preuves se dessine un Cameroun où moins de jeunes commencent à fumer, où les familles sont mieux protégées contre les conséquences du tabagisme, et où le système de santé dispose des moyens nécessaires pour répondre durablement aux besoins de la population.

En faisant de la fiscalité du tabac un levier stratégique de santé publique et de financement durable, le Cameroun a l’opportunité d’investir dès aujourd’hui dans la santé des générations futures. »