Diriger l’économie gabonaise sans données précises, régulières et accessibles, c’est un peu comme conduire avec un pare-brise embué. Les publications d’indicateurs par les administrations existent, mais elles restent souvent trop floues pour les entreprises, les investisseurs, les chercheurs ou les citoyens. Entre des chiffres conjoncturels peu détaillés, un manque de vision à long terme et un accès difficile aux données budgétaires en cours d’exécution, le problème n’est plus seulement statistique : il affecte directement la qualité des décisions publiques et la transparence financière.

La Note de conjoncture sectorielle du quatrième trimestre 2025, sortie en mars 2026 par la Direction générale de l’Économie et de la Politique fiscale (DGEPF), montre bien ces limites. On y repère des tendances, par exemple dans le BTP ou le bois, mais les variations en pourcentage sont souvent données sans les volumes, les montants ou les séries historiques qui permettraient de vraiment mesurer l’ampleur. Les explications comme « problèmes logistiques » ou « pannes » décrivent l’immédiat, mais on aimerait en savoir plus sur les causes profondes et les conséquences.

Des chiffres qui doivent mieux raconter l’économie

Bien sûr, une note de conjoncture n’a pas à être une étude prospective complète. Mais elle doit aider à comprendre non seulement où va un secteur, mais aussi pourquoi et à quelle vitesse. Une hausse de 5 % n’a pas le même poids selon qu’elle concerne un petit secteur ou un géant de l’économie nationale, selon les volumes ou le chiffre d’affaires concernés.

Pour les acteurs économiques, cette précision est cruciale. Investir, recruter, emprunter ou anticiper la demande exige des séries de données longues et comparables. Quand les infos sont éparpillées, tardives ou trop vagues, les entreprises doivent se débrouiller avec leurs propres estimations. Résultat : l’administration, les banques, les investisseurs et les opérateurs risquent de travailler avec des visions différentes de la même économie.

L’exécution budgétaire, un autre point aveugle

Le problème devient encore plus criant quand on parle des finances publiques. La transparence budgétaire ne se limite pas à publier la loi de finances au début de l’année et à attendre les résultats après coup. Il faut pouvoir suivre en temps réel les recettes, les dépenses, les engagements et l’avancement des politiques publiques.

C’est justement l’objet des rapports trimestriels d’exécution budgétaire prévus par la loi gabonaise. Les publier régulièrement permettrait de comparer ce qui a été voté avec ce qui est réellement dépensé, et de repérer vite les écarts. Les contrôles de la Cour des comptes restent essentiels, mais ils arrivent après coup ; ils ne remplacent pas une information financière disponible pendant l’exercice.

Gouverner avec les chiffres, pas après eux

Cette question est d’autant plus importante que l’État investit massivement, réforme son administration et vise une diversification économique. Sans données consolidées sur l’activité, l’emploi, l’investissement, la dette ou les performances sectorielles, il est difficile de savoir rapidement si une politique donne des résultats.

La statistique publique devrait être considérée comme une infrastructure de gouvernance. Une route permet aux marchandises de circuler ; une donnée fiable permet à la décision de circuler entre l’administration, l’entreprise, le Parlement, les partenaires financiers et les citoyens. La qualité de cette infrastructure dépend autant de la méthodologie que de la régularité des publications, de l’harmonisation des séries et de leur accessibilité.

Faire de la transparence économique un atout de crédibilité

Moderniser le système statistique gabonais ne se résume pas à numériser la collecte ou à acheter du matériel. Il faut instaurer une vraie discipline de publication : des calendriers annoncés à l’avance, des séries historiques disponibles, des méthodologies expliquées, des données brutes quand c’est possible, et des rapports d’exécution budgétaire régulièrement mis en ligne.

L’État serait le premier gagnant. Des données plus solides permettraient de mieux évaluer les politiques publiques, de repérer les écarts entre les objectifs et les réalisations, et de renforcer la crédibilité du pays auprès des investisseurs et des partenaires. Car au fond, la question n’est pas de savoir combien de statistiques le Gabon produit, mais si elles permettent vraiment de savoir, trimestre après trimestre, où en est l’économie et où elle va.