Quand deux figures politiques majeures s’affrontent, c’est souvent la population qui en subit les conséquences. Une réalité que le Sénégal expérimente aujourd’hui, alors que le président Bassirou Diomaye Faye et son prédécesseur Ousmane Sonko, désormais opposés, incarnent une fracture qui dépasse les simples clivages partisans. Dans une tribune publiée par MyJoyOnline, les analystes Chukwuemeka Eze et Malick Fall décryptent les enjeux de cette rivalité pour l’avenir démocratique du pays.

Leur analyse s’appuie sur un proverbe africain bien connu : « quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui trinque ». Deux ans après l’élection historique de Bassirou Diomaye Faye, rendue possible grâce au soutien décisif d’Ousmane Sonko et du mouvement Pastef, le Sénégal, autrefois perçu comme un modèle de démocratie en Afrique de l’Ouest, semble aujourd’hui ébranlé par les tensions internes. À l’époque, la victoire de Faye avait suscité un espoir sans précédent, tant au niveau national qu’international.

Les deux chercheurs rappellent l’origine de ce rapprochement politique : en 2024, Ousmane Sonko, empêché de se présenter à la présidentielle pour des raisons judiciaires, avait choisi de soutenir la candidature de Bassirou Diomaye Faye. Un renoncement stratégique qui avait transformé une figure peu connue en vainqueur incontestable. Un geste qui, selon Eze et Fall, avait scellé l’adhésion massive des électeurs au projet politique proposé.

Une divergence née de la gestion économique

Les tensions actuelles ne trouvent pas leur source dans un conflit idéologique profond, mais dans la gestion d’un contexte économique plus complexe que prévu. La découverte d’un endettement public bien supérieur aux prévisions a révélé des désaccords sur la marche à suivre. Ousmane Sonko défend une ligne de souveraineté économique, rejetant toute restructuration de la dette, tandis que Bassirou Diomaye Faye cherche à rassurer les partenaires financiers internationaux et à éviter les risques politiques liés à une restructuration formelle. Le ministre de l’Économie et des Finances a d’ailleurs réaffirmé récemment que cette option n’était pas à l’ordre du jour.

Pour les auteurs, ces désaccords ne doivent pas être interprétés comme une opposition doctrinale radicale. Ils reflètent plutôt la tension entre les promesses de transformation portées par les électeurs et les contraintes pragmatiques de l’exercice du pouvoir. Cependant, ils soulignent que des calculs politiques à plus long terme commencent à influencer la perception de ces divergences, risquant de reléguer au second plan l’agenda de réformes initialement prévu.

Les réformes institutionnelles au cœur du débat

L’ironie est frappante : le mouvement qui avait promis de renforcer les institutions démocratiques se retrouve aujourd’hui confronté à des questions institutionnelles qu’il avait lui-même promises de résoudre. Les propositions récentes de révision constitutionnelle, destinées à rééquilibrer les pouvoirs entre l’exécutif et le Parlement, sont devenues un sujet de débat national. Certains y voient la concrétisation des engagements du mouvement Pastef et des Assises nationales, tandis que d’autres interrogent le calendrier et les modalités de leur mise en œuvre.

Pour Eze et Fall, cette situation illustre une leçon fondamentale : une réforme constitutionnelle ne se juge pas uniquement sur la qualité du texte, mais aussi sur la confiance politique qui entoure sa mise en œuvre. La démocratie, rappellent-ils, dépend autant de l’architecture juridique que du comportement des dirigeants dans le respect de cette architecture.

Les deux analystes concluent en rappelant que pour le citoyen sénégalais, l’enjeu réel ne réside pas dans le vainqueur de cette rivalité, mais dans la capacité à créer des emplois pour une jeunesse en quête d’opportunités, à maîtriser l’inflation et à améliorer l’accès aux services publics essentiels. Chaque journée passée à gérer des tensions politiques est, selon eux, une journée de moins consacrée à la mise en œuvre des réformes promises. Toutefois, ils soulignent que, contrairement à d’autres crises politiques dans la région marquées par des coups d’État ou des insurrections, les institutions sénégalaises restent solides : la justice fonctionne, le Parlement est actif, et les désaccords politiques restent encadrés par les processus constitutionnels.