Mali : les dessous d’une lutte antiterroriste qui sacrifie l’humanité

Écoutez cet article6 min d'écoute

Pourquoi la promesse de la « reconquête » au Mali se transforme-t-elle en cauchemar pour les civils ? Derrière les discours de souveraineté et les communiqués triomphants des autorités transitoires, une réalité bien plus sombre se dévoile progressivement : la lutte antiterroriste menée par les Forces armées maliennes (FAMa) et leurs alliés de l’Africa Corps piétine désormais ouvertement les principes fondamentaux du droit humanitaire international. Exactions, exécutions sommaires, destructions de villages entiers… Le coût humain de cette stratégie, présentée comme salvatrice, dépasse de loin les dérives initiales pour s’imposer comme une méthode systématique.

Le droit humanitaire ignoré : une violation méthodique des engagements internationaux

Le Mali a pourtant ratifié dès 1965 les Conventions de Genève, suivies en 1989 par les Protocoles additionnels dédiés aux conflits armés non internationaux. Ces textes, clairs sur un point — la protection absolue des civils et l’interdiction des traitements dégradants — auraient dû guider chaque opération militaire. Des directives officielles, comme l’enseignement obligatoire du droit des conflits dans les casernes, ont même été mises en place. Pourtant, sur le terrain, l’écart entre les textes et la réalité se creuse chaque jour davantage.

Les ordres donnés aux soldats sur le front ne laissent plus de place au doute : la brutalité prime désormais sur la stratégie. Les victimes ne sont plus des dommages collatéraux, mais des cibles méthodiques dans une logique où l’efficacité opérationnelle semble justifier toutes les exactions.

Un bilan humain accablant : des crimes de guerre documentés et récurrents

Les rapports des organisations de défense des droits humains peignent un tableau effroyable. Entre exécutions arbitraires, tortures (simulations de noyade, décharges électriques) et disparitions forcées, les violations se multiplient dans le centre et le nord du pays. Les communautés locales, notamment peules, paient le prix fort : prises en étau entre les exactions des groupes jihadistes et celles de l’État, elles subissent au quotidien des violences qui s’apparentent, selon les critères internationaux, à des crimes de guerre.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : des dizaines de civils ont trouvé la mort dans des opérations menées sans distinction entre combattants et non-combattants. Les villages rasés, les biens pillés et les familles décimées s’ajoutent à la liste des dégâts collatéraux… devenus désormais volontaires.

L’impunité scellée par le départ de la MINUSMA

La décision brutale de chasser la mission onusienne (MINUSMA) fin 2023 n’a pas seulement été un acte politique. Elle a surtout ouvert la voie à une impunité totale. Sans observateurs internationaux pour documenter les exactions, les forces maliennes et leurs alliés ont gagné une liberté de manœuvre inédite. Malgré les signalements à distance par les ONG, l’absence de contrôle sur place a transformé les zones de conflit en territoires sans loi, où les exactions se systématisent sans crainte de sanctions.

Les données sont accablantes : depuis le retrait de la MINUSMA, le nombre de violations documentées a connu une hausse vertigineuse. Les projecteurs éteints, les auteurs de ces actes agissent désormais dans l’ombre, convaincus que l’éloignement géographique peut les protéger des regards extérieurs.

La justice en déroute : un système verrouillé

Face à cette spirale de violences, les recours pour les victimes se raréfient comme peau de chagrin. Le retrait de la Cour pénale internationale (CPI) par Bamako et la mainmise politique sur la justice nationale ont scellé le sort des victimes. Quant aux organisations régionales, elles se contentent de déclarations génériques : l’Union africaine multiplie les communiqués sans impact, tandis que la CEDEAO, préoccupée par l’ordre constitutionnel, reste muette sur les méthodes employées par l’État malien.

Cette absence de pression extérieure ne fait qu’aggraver la situation. Sans mécanisme de contrôle ni menace de sanctions, les responsables des exactions peuvent agir en toute impunité, convaincus que leur pouvoir les mettra toujours à l’abri des conséquences.

L’erreur stratégique qui alimente le terrorisme

En sacrifiant les civils sur l’autel d’une « reconquête » à tout prix, le pouvoir militaire malien commet une erreur aux conséquences dramatiques. Plutôt que d’éteindre les braises du terrorisme, ces violences disproportionnées attisent la colère des populations locales et favorisent le recrutement au sein des groupes armés. Chaque famille déracinée, chaque village détruit devient un argument de propagande pour les groupes jihadistes, qui n’ont plus qu’à exploiter ce ressentiment grandissant.

Une vérité s’impose peu à peu : un État qui tourne le dos à ses obligations fondamentales perd inéluctablement sa légitimité. Au Mali, la junte a choisi la force aveugle. Mais cette stratégie, en plus d’être moralement inacceptable, se révèle contre-productive. Le terrorisme ne se combat pas avec la terreur — il se combat avec la justice, la protection des civils et le respect des droits humains.

Suivre les publicationsRecevez les nouveaux articles dans votre lecteur de flux préféré