Une nouvelle institution régionale en Afrique de l’Ouest

À Niamey, la Confédération des États du Sahel (AES) franchit une étape symbolique avec l’installation de son Parlement. Cette nouvelle institution, composée de 45 députés — 15 par pays — ambitionne de structurer une intégration régionale alternative. Les représentants du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont adopté un règlement intérieur et mis en place trois commissions dédiées à la défense, aux affaires étrangères et au développement économique.

Une architecture institutionnelle qui rappelle celle de la CEDEAO

L’AES s’inspire clairement des mécanismes de la CEDEAO pour bâtir sa propre organisation. Avec une structure confédérale et des organes politiques communs, l’alliance reprend les codes d’une intégration régionale classique. Pourtant, cette imitation soulève des interrogations : peut-on construire une légitimité institutionnelle sur des bases aussi fragiles ?

Le Parlement de la CEDEAO, par exemple, compte 115 sièges et vise à terme une élection au suffrage universel direct. Dans l’AES, les députés sont désignés sans passer par le suffrage populaire, une méthode qui interroge leur représentativité.

Des juntes militaires à l’origine de l’AES

La question de la légitimité est d’autant plus prégnante que les trois pays membres de l’AES sont dirigés par des régimes militaires issus de coups d’État : le Mali depuis 2020-2021, le Burkina Faso depuis 2022 et le Niger depuis 2023. Les transitions promises restent floues, et le retour à un ordre démocratique semble de plus en plus incertain.

Au Burkina Faso, la junte a suspendu sine die les élections et restreint les libertés politiques. En avril 2026, le président Ibrahim Traoré a même déclaré que les Burkinabè devaient « oublier la démocratie », jugée inadaptée au contexte national. Les partis politiques ont été dissous, et l’espace public est de plus en plus contrôlé.

Au Mali, les juntes successives ont consolidé leur emprise sur les institutions après les coups d’État de 2020 et 2021. Les élections prévues en 2024 ont été reportées, et le pouvoir militaire reste en place.

Un Parlement sans voix citoyenne

Comment justifier la représentativité d’un Parlement dont les membres ne sont pas élus par le peuple ? L’AES reproduit une architecture institutionnelle, mais sans les garde-fous démocratiques qui en feraient une véritable alternative crédible. Les citoyens sahéliens, confrontés à l’insécurité, à la pauvreté et aux déplacements forcés, méritent mieux qu’une démocratie de façade.

La souveraineté, un concept à double tranchant

L’AES met en avant la souveraineté comme pilier de sa doctrine. Mais cette souveraineté ne devrait pas se limiter à une indépendance vis-à-vis des puissances étrangères. Elle doit aussi garantir les droits des citoyens, la liberté de la presse et l’alternance politique. Or, dans les trois pays membres, les libertés publiques sont réduites, les oppositions réprimées et les médias sous pression.

Un Parlement régional ne peut se contenter de symboles. Il doit incarner une véritable volonté de servir les populations, et non l’inverse. Une commission confédérale ne remplacera pas une école en ruines, et un règlement intérieur ne soignera pas une famille affamée.

Le Togo, un acteur en marge de l’AES

Bien que le Togo ne fasse pas partie de l’AES, son évolution politique mérite une attention particulière. Depuis 2024, le pays a adopté une réforme constitutionnelle instaurant un régime parlementaire où le président du Conseil des ministres concentre l’essentiel du pouvoir exécutif. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, a pris cette fonction en mai 2025, une manœuvre critiquée par l’opposition comme un moyen de contourner les limites de mandat.

Les tensions sociales se sont intensifiées en 2025 et 2026, avec des manifestations réprimées dans le sang, des restrictions sur les réseaux sociaux et des arrestations de journalistes. En juillet 2026, des Togolais réclamaient le retour à l’ancienne Constitution, dénonçant la concentration du pouvoir.

L’avenir de l’AES : démocratie ou régime autoritaire ?

L’AES a le choix entre deux modèles : celui d’une intégration régionale fondée sur la souveraineté populaire, la transparence et le respect des libertés, ou celui d’une architecture institutionnelle destinée à légitimer des pouvoirs militaires. La première option serait une véritable révolution. La seconde risquerait de reproduire les erreurs de la CEDEAO, sans en avoir les garde-fous.

L’histoire jugera l’AES non pas sur ses cérémonies inaugurales, mais sur sa capacité à incarner les aspirations des peuples sahéliens. Une intégration régionale crédible ne peut se construire sans démocratie, sans pluralisme et sans un mandat clairement issu du suffrage universel.