Le pouvoir citoyen au Sénégal : une quête d’équilibre entre tradition et modernité
L’élection de Bassirou Diomaye Faye en mars 2024 a marqué un tournant politique majeur au Sénégal. Avec plus de 54 % des suffrages exprimés dès le premier tour, cette alternance a été perçue comme la victoire d’une dynamique citoyenne inédite. Pourtant, deux ans après cette séquence électorale, les défis persistent. Les avant-projets de loi issus des dialogues nationaux de 2024 et 2025, censés renforcer les institutions démocratiques, soulèvent des interrogations sur la véritable portée du pouvoir citoyen dans le pays. L’absence de saisine directe des citoyens auprès de la Cour constitutionnelle en est un exemple frappant, illustrant les limites d’une refondation encore incomplète.
Comment concilier les attentes d’une jeunesse en quête de justice sociale, les héritages politiques traditionnels et les exigences d’une démocratie moderne ? Cet article explore les fondements historiques, culturels et institutionnels du pouvoir citoyen au Sénégal, tout en analysant les crises actuelles et les pistes de refondation.
Généalogie du citoyen sénégalais : entre héritage africain et influences modernes
Les racines africaines de la citoyenneté
Avant l’avènement des structures étatiques modernes, les sociétés africaines précoloniales avaient développé des formes d’appartenance politique tout aussi sophistiquées que celles de l’Occident. Au Sénégal, les royaumes wolofs, comme le Djolof ou le Cayor, disposaient d’institutions délibératives remarquables. Le jambur (assemblée des notables libres) pouvait, dans certaines circonstances, déposer un damel (roi) jugé indigne. Cette tradition illustre une conception du pouvoir citoyen ancrée dans des valeurs éthiques et des contre-pouvoirs institutionnels.
L’institution de la penc (assemblée sous l’arbre à palabre) incarne une autre dimension de cette citoyenneté précoloniale. Contrairement au modèle athénien, la penc privilégie le consensus à la confrontation et intègre la dimension affective et relationnelle de la délibération. Cette approche, souvent sous-estimée, offre des ressources précieuses pour repenser la démocratie participative contemporaine.
Les vertus civiques wolof : un socle éthique pour la démocratie
Les sociétés wolof ont codifié un système de vertus civiques qui structure les comportements politiques et sociaux. Parmi elles :
- Jom : le sens de l’honneur, la dignité et le refus de la compromission. Un citoyen « de jom » est celui qui assume ses paroles et ses actes face aux puissants comme dans l’adversité.
- Kersa : la pudeur, la retenue et le respect. Cette vertu tempère l’honneur pour éviter qu’il ne dégénère en arrogance ou en violence verbale.
- Ngor : la noblesse de caractère, l’intégrité et la fidélité à la parole donnée. Elle engage le citoyen à tenir ses promesses et à refuser la trahison.
- Teranga : l’hospitalité et la générosité. Elle renforce les liens communautaires et la reconnaissance de l’autre dans l’espace public.
- Masla : le tact, l’art de la conciliation et la recherche de compromis. Il permet de préserver le lien social au-delà des désaccords politiques.
Ces vertus ne sont pas de simples reliques folkloriques. Elles offrent une matrice éthique qui peut nourrir une démocratie sénégalaise plus inclusive et plus ancrée dans les réalités locales. Des penseurs comme Achille Mbembe ou Souleymane Bachir Diagne ont souligné leur pertinence pour penser une citoyenneté postcoloniale, libérée des modèles occidentaux imposés.
Crises et refondations : le pouvoir citoyen à l’épreuve du présent
Un pouvoir citoyen entre espoir et désillusion
La période 2021-2024 a vu le Sénégal traverser une séquence politique intense, marquée par des mobilisations massives, des violences et une judiciarisation accrue des conflits. Ces événements ont révélé une société sénégalaise profondément travaillée par des émotions collectives : ressentiment face au chômage des jeunes, défiance envers les élites politiques, frustration face à l’absence de débouchés pour les diplômés. Selon la philosophe Cynthia Fleury, ce « magma émotionnel » peut, s’il n’est pas canalisé, se cristalliser en cynisme et miner les fondements de la démocratie.
L’alternance de 2024 a redonné de l’espoir, mais la société sénégalaise reste sous tension. Les attentes sont immenses : justice sociale, transparence des institutions, respect des droits constitutionnels. Pourtant, des reculs inquiétants, comme l’abandon de la saisine directe des citoyens auprès de la Cour constitutionnelle, montrent que la refondation démocratique reste fragile.
Les ressources juridiques et institutionnelles : entre promesses et réalisations
La Constitution sénégalaise de 2001, révisée à plusieurs reprises, reconnaît des droits fondamentaux et organise un régime semi-présidentiel. Le Conseil constitutionnel s’est parfois illustré comme un rempart contre l’arbitraire, notamment en annulant le report de l’élection présidentielle de 2024. Cependant, des lacunes majeures subsistent :
- L’absence de saisine citoyenne directe auprès de la Cour constitutionnelle. Seuls le Président de la République ou un dixième des députés peuvent saisir l’institution, privant les citoyens ordinaires de tout recours direct en cas de violation de leurs droits.
- Une décentralisation ambitieuse mais peu efficace. L’Acte III de la décentralisation (2013) a transféré des compétences aux communes, mais celles-ci manquent souvent de moyens financiers et de culture participative.
- Des organes de contrôle (Cour des comptes, OFNAC, Inspection Générale d’État) dont l’indépendance et l’efficacité sont parfois mises en doute. Leur saisine par les citoyens reste limitée, voire inexistante.
Les dialogues nationaux inclusifs de 2024 et 2025 ont tenté de concilier différentes visions de la réforme. Le président Faye a souligné la nécessité d’un débat inclusif, s’inspirant de la tradition de la penc. Cependant, des ambiguïtés persistent : certaines recommandations, comme celle sur la saisine citoyenne, n’ont pas été retenues dans les textes finaux, alimentant la défiance.
Sept pistes pour une refondation du pouvoir citoyen au Sénégal
Pour concilier héritages culturels, exigences institutionnelles et impératifs démocratiques, sept propositions émergent :
- Instaurer une saisine citoyenne directe auprès de la Cour constitutionnelle. Cela permettrait aux citoyens de demander l’examen de la constitutionnalité d’une loi ou d’un acte administratif, renforçant ainsi le peuple-juge théorisé par Pierre Rosanvallon.
- Reconnaître juridiquement les espaces délibératifs traditionnels. Les penc, assemblées de quartier ou conseils de jeunes pourraient être consultés de manière obligatoire pour certaines décisions locales, notamment en matière d’urbanisme ou de gestion des ressources.
- Réformer l’éducation civique en intégrant explicitement les vertus wolof (jom, kersa, ngor, teranga) dans les programmes scolaires. Cela permettrait de former des citoyens individués, courageux et responsables, comme le suggère Cynthia Fleury.
- Garantir l’indépendance et la saisine citoyenne des organes de contrôle. La Cour des comptes, l’OFNAC ou l’Inspection Générale d’État doivent bénéficier d’une autonomie statutaire et budgétaire, et permettre aux citoyens de les saisir directement.
- Encadrer les dialogues nationaux par une charte de procédure. Pour éviter qu’ils ne deviennent des opérations de communication, il est essentiel de définir des règles claires : sélection transparente des participants, obligation de motiver les écarts entre recommandations et textes finaux, et publication des synthèses.
- Mettre en place une politique du soin démocratique. Reconnaître les souffrances collectives (chômage des jeunes, précarité, humiliations diasporiques) et y répondre par des politiques sociales et symboliques. Cela passe par une commission de reconnaissance et de mémoire, inspirée des transitions sud-africaines mais adaptée au contexte sénégalais.
- Revitaliser la décentralisation par des budgets participatifs. Obliger les communes à consacrer une partie de leur budget à des projets décidés collectivement, et organiser des audits citoyens annuels. Ces dispositifs transforment les citoyens en co-gestionnaires de leur territoire.
Ces propositions ne sont pas des recettes magiques, mais des leviers pour articuler modernité juridique, héritages africains et exigences éthiques. Leur mise en œuvre dépendra de la volonté politique, mais aussi de l’engagement des citoyens eux-mêmes, porteurs des vertus de jom et de masla.
Conclusion : vers un citoyen sénégalais pluriel et actif
Le pouvoir citoyen au Sénégal ne se réduit ni à une simple participation électorale, ni à une protestation permanente. Il est une alchimie complexe entre héritages culturels, dispositifs institutionnels et subjectivités individuelles. Les vertus wolof, les assemblées traditionnelles, les innovations juridiques et les politiques de reconnaissance peuvent, ensemble, nourrir une démocratie plus vivante et plus inclusive.
L’alternance de 2024 a ouvert une fenêtre d’opportunité. À mi-mandat, le défi est de transformer cette espérance en actions concrètes. Les citoyens sénégalais, individués et responsables, ont un rôle clé à jouer. Ils doivent exiger des institutions qu’elles évoluent, tout en puisant dans leurs propres ressources éthiques pour construire un pouvoir citoyen à la hauteur des enjeux du XXIe siècle.