La décision gouvernementale de mettre fin à l’avancement automatique à l’ancienneté dans la fonction publique gabonaise marque un tournant dans la gestion des ressources humaines de l’État. En abandonnant ce système perçu comme désuet, l’exécutif vise à instaurer une logique de performance, tout en rationalisant une masse salariale jugée insoutenable. Cette réforme, au cœur d’un débat national intense, oppose désormais impératifs budgétaires et équité sociale.

Selon les autorités, cette refonte du Statut général des fonctionnaires est indispensable pour bâtir une administration moderne et efficace. Le projet, piloté par le vice-président du gouvernement Hermann Immongault et la ministre Laurence Ndong, s’appuie sur l’expertise de 110 spécialistes issus de 29 administrations, ainsi que sur une étude comparative menée dans 20 pays. Le gouvernement justifie cette mesure par le caractère inéquitable et dépassé de l’automatisme pécuniaire, qui non seulement pèse sur les finances publiques, mais aussi décourage l’effort individuel au sein de l’administration.

Parmi les mesures phares proposées figurent un rehaussement de l’âge de recrutement à 40 ans, une sélection par concours nationaux, ainsi qu’un système d’évaluation à 360°, intégrant les retours des supérieurs hiérarchiques, des collègues et des usagers. L’objectif affiché est de remplacer la logique du « temps passé » par celle de la culture du résultat, afin de stimuler l’émulation et d’aligner rémunération et productivité.

Cette transition s’inspire de modèles étrangers, comme le Performance Contracting kényan ou le système canadien, qui prévoient notamment le gel des traitements en cas de rendement insuffisant. Selon le Dr. Joël Patient Mbiamany N’tchoreret, cette réforme pourrait permettre de moderniser la fonction publique gabonaise et d’améliorer son efficacité.

Des craintes de paupérisation et d’arbitraire partagées par la société civile

Face à cette ambition de rationalisation, les syndicats, la société civile et l’opposition politique expriment de sérieuses réserves. Alain Mouagouadi, syndicaliste et sociologue, met en garde contre les risques d’une « paupérisation programmée » des agents publics. En s’appuyant sur la grille indiciaire de 2015, il souligne que les écarts de rémunération pourraient devenir abyssaux : un cadre de catégorie A1 verrait sa solde de base plafonnée à 374 000 FCFA au lieu de 1 058 500 FCFA en fin de carrière, soit une perte cumulée de 101 millions de FCFA. Les retraites, quant à elles, pourraient chuter de 635 100 FCFA à 224 400 FCFA mensuels, une situation aggravée par l’inflation et le gel du point d’indice depuis 2015.

À long terme, cette stagnation salariale menace de provoquer une fuite des compétences, notamment parmi les médecins et les enseignants, vers le secteur privé ou l’étranger. Pierre Mintsa, président de la Confédération syndicale des travailleurs gabonais (CSTG), et Ange Kevin Nzigou, leader du Front démocratique socialiste (FSD), rappellent que l’avancement automatique est un droit inaliénable, garant de la stabilité des carrières. Selon eux, supprimer ce système après dix ans de gel des carrières reviendrait à sanctionner injustement les agents publics, avec un risque de dégradation durable du climat social.

Vers une réforme consensuelle ou un blocage institutionnel ?

Malgré les efforts de pédagogie déployés par le gouvernement et les arguments en faveur d’une administration plus performante, les représentants des travailleurs refusent que les carrières des fonctionnaires deviennent une variable d’ajustement budgétaire. Pour éviter une impasse, ils exigent l’ouverture de concertations inclusives, la régularisation des retards d’avancement accumulés, ainsi que l’instauration de garanties légales strictes avant toute modification du Statut général de la Fonction publique.