Le Sahel, une région oubliée des médias malgré une crise profonde
Depuis plusieurs années, les projecteurs du monde entier se sont détournés du Sahel. Les bouleversements géopolitiques récents – l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le conflit israélo-palestinien, les tensions en République démocratique du Congo ou encore les remous politiques aux États-Unis – ont capté toute l’attention internationale. Pourtant, dans l’ombre de ces crises, la situation sécuritaire et politique de la région du Sahel continue de se dégrader, sans que le monde n’en mesure pleinement l’ampleur.
Les régimes militaires issus des récents coups d’État promis à éradiquer la menace jihadiste ont échoué. Au contraire, les groupes armés islamistes ont renforcé leur emprise, multipliant les attaques meurtrières au Mali, au Niger et au Burkina Faso – les trois pays ayant formé l’Alliance des États du Sahel (AES) en 2023. Aujourd’hui, le Sahel est devenu la zone la plus touchée par le terrorisme islamiste au monde, un paradoxe dans un contexte où l’actualité régionale est largement ignorée.
Parallèlement, ces régimes ont instauré un autoritarisme croissant, étouffant les libertés et muselant la société civile. Les élections promises sont sans cesse reportées, les journalistes réduits au silence, et les opposants politiques confrontés à la répression. Les populations, prises entre les violences jihadistes et les exactions des forces de sécurité, vivent dans un climat de terreur et d’insécurité permanente.
Violence jihadiste : une progression alarmante au Mali, au Burkina Faso et au Niger
Mali : entre attaques symboliques et escalade des violences
L’expulsion de la MINUSMA en 2023 a marqué un tournant dans la crise malienne. Depuis, les forces gouvernementales, appuyées par des mercenaires russes, affrontent à la fois les groupes jihadistes et les mouvements séparatistes touaregs. Les attaques du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, se sont intensifiées, ciblant des objectifs militaires stratégiques comme l’aéroport de Bamako en septembre 2024. Ces opérations démontrent une audace inédite et une volonté de discréditer le régime en place.
Les civils paient un lourd tribut. En juillet 2024, une attaque lors d’un mariage dans la région de Mopti a fait 40 morts. En représailles, des frappes de drones maliennes ont causé la mort de plus de 20 civils. Malgré cette dégradation, une majorité de Maliens conservent une confiance relative envers leurs forces armées, selon les sondages de 2024.
Burkina Faso : l’État en recul face aux jihadistes et aux milices
Depuis le coup d’État de 2022, la situation sécuritaire s’est dramatiquement détériorée. En 2024, les groupes jihadistes contrôlaient près de 60 % du territoire, et le JNIM était actif dans la plupart des régions. L’attaque de Barsalogho en août 2024, où des centaines de civils ont été tués, illustre l’ampleur de la crise. Les forces de l’État, quant à elles, sont accusées d’exactions massives, comme l’exécution sommaire de 223 civils en février 2024.
Pour lutter contre les jihadistes, le régime burkinabè a choisi d’armer massivement des milices civiles, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Cette stratégie, censée renforcer la sécurité, a en réalité exacerbé les tensions ethniques et militarisé la société. Les représailles des jihadistes et des milices ont plongé le pays dans un cycle de violence sans fin, faisant du Burkina Faso le pays avec le plus grand nombre de déplacés internes en Afrique de l’Ouest (plus de 2 millions).
Niger : une insécurité grandissante malgré des défis différents
Bien que le Niger ait été relativement épargné par les attaques jihadistes par rapport à ses voisins, la situation s’est fortement dégradée depuis le coup d’État de 2023. Le nombre de victimes civiles et militaires a explosé, et les groupes armés sont devenus plus offensifs. En décembre 2024, une attaque a fait 39 morts civils à l’ouest du pays, près de la frontière avec le Burkina Faso. En mars 2025, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) a perpétré un attentat dans une mosquée, tuant 44 personnes.
Les forces nigériennes, en réponse, ont intensifié leurs opérations, mais au prix d’une hausse des exactions contre les civils. Depuis juillet 2023, la situation sécuritaire n’a cessé de se dégrader, plongeant le pays dans une spirale de violence difficile à enrayer.
Transitions politiques prolongées : un pouvoir enraciné
Les régimes militaires de l’AES ont systématiquement reporté les élections et prolongé leurs transitions, tout en modifiant les constitutions pour conserver le pouvoir. Au Mali, la junte a repoussé les scrutins à plusieurs reprises, justifiant ces reports par des raisons « techniques ». Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a prolongé la transition jusqu’en 2029, tandis qu’au Niger, le général Tchiani a été « élu » pour une période de cinq ans en mars 2025.
Ces prolongations permettent aux dirigeants de consolider leur emprise sur le pouvoir et de poursuivre des projets régionaux comme la confédération AES, tout en s’affranchissant des pressions de la CEDEAO. La Russie, par exemple, a récemment réaffirmé son soutien à une force conjointe de l’AES, marquant un tournant dans les alliances régionales.
Contrôle de l’information : une stratégie pour étouffer les critiques
Faute de pouvoir contrôler l’ensemble des territoires, les régimes de l’AES ont choisi de museler l’information. Les médias indépendants et étrangers sont interdits ou suspendus, les journalistes locaux réprimés, et les opposants politiques réduits au silence. Au Mali, des chaînes comme RFI et France 24 ont été bannies, tandis qu’au Burkina Faso, des journalistes ont été enrôlés de force dans l’armée après des critiques envers le régime.
Cette stratégie de contrôle de l’information vise à imposer une version unique des événements. Par exemple, le gouvernement burkinabè affirme contrôler 70 % du territoire, alors que des recherches indépendantes estiment que les groupes jihadistes en contrôlent autant. Pour les populations, il devient de plus en plus difficile de distinguer la réalité de la propagande.
Un silence trompeur : pourquoi le Sahel ne peut être ignoré
Le manque de couverture médiatique du Sahel s’explique par la priorité donnée à d’autres crises mondiales et par la répression croissante des médias dans la région. Pourtant, la situation y est plus préoccupante que jamais : l’expansion jihadiste s’accélère, l’insécurité alimentaire s’aggrave, et le nombre de déplacés internes atteint des records (plus de 3,1 millions au Burkina Faso, au Niger, au Mali et au Tchad).
L’Union européenne, confrontée à d’autres urgences, a réduit son engagement au Sahel. Pourtant, ignorer cette région reviendrait à sous-estimer les répercussions potentielles sur l’Europe à moyen ou long terme. Les crises du Sahel ne connaissent pas de frontières, et leur impact se fera sentir bien au-delà de l’Afrique de l’Ouest.
Alors que l’UE réévalue sa stratégie, il est crucial de clarifier ses priorités et de définir avec qui elle souhaite collaborer. Renforcer les liens avec la région, plutôt que de se désengager, pourrait être la clé pour faire face aux défis communs dans un monde de plus en plus polarisé.
