La gestion de la dette publique au Sénégal se heurte aujourd’hui à une équation complexe : concilier les impératifs budgétaires immédiats avec les exigences d’une vision économique durable. Entre refinancement coûteux et pression des échéances, les décisions prises aujourd’hui façonneront l’avenir financier du pays pour les années à venir.

La dette publique sénégalaise : un poids qui s’alourdit

Les dernières évaluations, réalisées entre septembre 2024 et juillet 2026, révèlent une situation alarmante. Selon le rapport du cabinet Forvis Mazars et les données du Ministère de l’Economie, des Finances et du Plan, l’encours de la dette publique s’élevait à 23 666,8 milliards de francs CFA fin 2025, soit 118,8 % du PIB. Un chiffre qui dépasse de loin les seuils considérés comme soutenables pour un pays en développement.

Le service de la dette, incluant principal, intérêts et commissions, absorbe l’intégralité des recettes fiscales. En 2025, 4 357,5 milliards de francs CFA ont été consacrés à son remboursement, dont 3 269,4 milliards pour le capital et 1 088,1 milliards pour les intérêts. Une tendance qui se confirme en 2026, avec un service de la dette prévu à 5 498 milliards contre des recettes fiscales estimées à 5 384,8 milliards.

L’impossible équilibre : recettes fiscales vs remboursement de la dette

Face à cette réalité, le gouvernement a mis en place le Plan de Redressement Economique et Social (PRES), visant à générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes supplémentaires d’ici 2028. Parmi les leviers envisagés : une meilleure collecte fiscale et le recyclage d’actifs fonciers, avec un objectif de 703,6 milliards pour 2026.

Pourtant, les premiers résultats sont décevants. Au premier trimestre 2026, seulement 54,2 milliards ont été collectés, et les prévisions les plus optimistes tablent sur 300 milliards d’ici la fin de l’année. Un écart qui interroge la crédibilité du plan. Le taux de pression fiscale actuel, estimé à 18,9 % du PIB en 2025, reste bien en deçà du potentiel théorique de 25,3 %. La croissance économique, atone (2,2 % hors hydrocarbures), limite également les marges de manœuvre.

Résultat : le service de la dette dépasse déjà 106 % des recettes fiscales en 2025. Pour 2026, il devrait atteindre 5 497,92 milliards, tandis que le besoin de financement est estimé à 6 075,3 milliards. Autrement dit, l’État doit emprunter plus qu’il ne rembourse, creusant ainsi le déficit.

Le refinancement : une solution temporaire aux conséquences lourdes

Pour combler ses besoins, le Sénégal s’est tourné vers le marché régional de l’UEMOA. En 2025, 4 004 milliards ont été levés, contre 998 milliards en 2024. Une hausse spectaculaire, mais coûteuse. Les taux d’intérêt sur ces emprunts ont grimpé, passant de 6-7 % en 2024 à 7-8 % en 2026, tandis que les maturités se raccourcissent.

Le taux d’intérêt effectif de la dette publique est passé de 3,9 % fin 2024 à un coût moyen plus élevé pour la nouvelle dette, notamment en raison de la prime de risque accrue. La dette libellée en devises étrangères (23 % du stock total) coûte 56 % plus cher que celle en francs CFA. Ainsi, le refinancement, loin de soulager la pression, aggrave la dynamique de la dette.

Une dynamique de la dette insoutenable sur le court terme

En 2025, l’encours de la dette a augmenté de 1 531,68 milliards, tandis que le ratio dette/PIB est retombé à 112 % grâce à la croissance tirée par les hydrocarbures. Sans cette manne, le ratio aurait atteint 124 %. Trois indicateurs clés expliquent cette évolution :

  • Le taux d’intérêt apparent : 4,59 % en 2025, supérieur au taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %).
  • Le solde primaire : un déficit de -1,8 % du PIB, bien en deçà du solde primaire stabilisant nécessaire (+2,7 % du PIB) pour stabiliser la dette.
  • Le taux de croissance : insuffisant pour absorber l’impact des intérêts.

En 2026, la situation ne s’améliore pas. Le solde primaire prévu est de -246 milliards, avec un taux d’intérêt apparent à 4,79 % et un taux de croissance à 3,2 %. Le solde primaire stabilisant requis reste de +1,9 % du PIB, alors que le solde effectif est négatif. Une trajectoire qui annonce un effet boule de neige, où la dette croît plus vite que la capacité de remboursement.

Vers une renégociation inévitable ?

Pour éviter une crise de liquidité, le Sénégal a créé une Direction Générale des Financements et de la Dette afin de centraliser la gestion de l’endettement. Une réforme institutionnelle bienvenue, mais insuffisante pour résoudre la crise quantitative.

Le pragmatisme économique exige désormais une renégociation des échéances, des taux d’intérêt, voire une décote sur certains encours, auprès de tous les créanciers (multilatéraux, bilatéraux et commerciaux). Reporter cette décision reviendrait à alourdir encore le coût du refinancement actuel, tout en freinant l’investissement public et en évincant les acteurs privés du marché financier local.

Le choix n’est plus entre action et inaction, mais entre une gestion immédiate de la crise ou un report des difficultés, avec des conséquences bien plus lourdes demain.