La dette publique au Sénégal n’est plus seulement une équation comptable : elle devient un casse-tête politique où s’affrontent deux temporalités irréconciliables. D’un côté, les marchés financiers pensent en décennies, de l’autre, les mandats électoraux se comptent en quinquennats. Une réalité que Ndèye Nangho Dioum, inspectrice des impôts et des domaines, analyse comme un défi universel pour les dirigeants : celui de prendre des décisions impopulaires pour sauvegarder l’équilibre budgétaire.

L’auteure s’appuie sur une citation de Bill Clinton pour illustrer ce dilemme. Tout chef d’État, rappelle-t-elle, doit un jour faire face à des arbitrages douloureux, dans l’espoir que les vents politiques finissent par tourner. Une métaphore qui résonne particulièrement au Sénégal, où le pouvoir doit à la fois assainir des finances publiques dégradées et répondre à des attentes sociales toujours plus pressantes.

Le piège de la temporalité politique sur les finances publiques

La notion de temporalités politiques, théorisée par le politologue James M. Buchanan, révèle un biais structurel des démocraties : les gouvernants privilégient les mesures aux effets visibles à court terme, reportant les coûts au-delà de leur mandat. Ce mécanisme, bien connu des économies avancées, prend une ampleur particulière au Sénégal depuis l’audit des finances publiques conduit par le nouveau gouvernement en 2024. Les chiffres révélés, bien supérieurs aux estimations précédentes, ont ébranlé la confiance des partenaires internationaux, dont le FMI, et fragilisé la notation souveraine du pays. Restaurer la transparence budgétaire s’impose désormais, mais à quel prix politique ?

L’équation impossible : réformes structurelles vs. acceptabilité sociale

Réduire le déficit implique des choix impopulaires : suppression des subventions énergétiques, maîtrise de la masse salariale de l’État, élargissement de l’assiette fiscale ou ajustement des tarifs publics. Chaque mesure a ses perdants immédiats, tandis que ses bénéfices – soutenabilité de la dette et marges de manœuvre budgétaires – ne se matérialisent qu’à moyen terme. L’auteure souligne ici l’obstacle majeur à toute réforme structurelle : l’asymétrie entre coûts immédiats et gains différés.

Le Sénégal illustre aussi les contraintes des économies de la zone franc. L’arrimage du franc CFA à l’euro prive les autorités d’un outil monétaire pour absorber les chocs. L’ajustement passe donc entièrement par la politique budgétaire, ce qui rend chaque décision particulièrement sensible pour les ménages. Sans amortisseur monétaire, les arbitrages sur la dépense publique pèsent directement sur le quotidien des citoyens.

Crédibilité souveraine : un chantier politique autant qu’économique

Depuis leur arrivée au pouvoir en avril 2024, le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko affichent une ambition claire : refonder l’économie sénégalaise. Retrouver la confiance des marchés et des bailleurs internationaux figure en tête de leurs priorités. Pourtant, la hausse récente des spreads sur les eurobonds sénégalais montre que la méfiance persiste. La crédibilité se construit dans la durée, et chaque étape doit être accompagnée d’une pédagogie politique.

La mobilisation des ressources internes représente un levier essentiel. L’administration fiscale, dont fait partie Ndèye Nangho Dioum, est en première ligne pour sécuriser les recettes, notamment en luttant contre l’évasion fiscale et en réduisant les exonérations. Un chantier technique, mais qui exige un engagement politique constant, car il touche à des intérêts bien établis.

En conclusion, cet article rappelle une vérité fondamentale : la maturité politique se mesure à la capacité d’assumer ce qui coûte à court terme pour préserver l’avenir. Dans un contexte ouest-africain où plusieurs États renégocient leur dette ou frôlent des contraintes de liquidité, le Sénégal joue une partie qui dépasse ses frontières nationales. La rigueur budgétaire, si elle est expliquée avec transparence, peut redevenir un atout politique.