Sénégal : la fin d’une alliance politique sous haute tension
Le 22 mai dernier, le président Bassirou Diomaye Faye a mis un terme brutal à la collaboration avec son Premier ministre Ousmane Sonko, déclenchant une crise institutionnelle majeure au Sénégal.
Cette décision, perçue comme un véritable séisme politique, intervient après des mois de tensions croissantes entre les deux hommes, autrefois alliés indéfectibles. Retour sur les racines de cette alliance et les raisons de sa rupture.
L’ascension d’un duo politique inséparable
L’histoire de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko est celle d’une amitié forgée dans l’adversité et l’engagement militant. Étudiants puis camarades à l’École nationale d’administration (ENA), ils ont partagé bien plus qu’un parcours académique : une vision commune de la société sénégalaise et une détermination à la transformer.
En 2014, ils unissent leurs forces en cofondant le PASTEF, le Parti des Patriotes africains du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité. Sonko, figure charismatique et populaire, porte alors le projet politique tandis que Faye, plus discret mais tout aussi engagé, en assure l’organisation. Leur complémentarité devient leur force.
Le point d’orgue de cette collaboration survient en 2024, lorsque Faye accède à la présidence de la République. Malgré son inexpérience initiale aux yeux du grand public, il bénéficie du soutien indéfectible de Sonko, dont l’influence et la popularité auprès de la jeunesse sénégalaise sont immenses. Leur slogan de campagne, « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye » [Diomaye, c’est Sonko, Sonko, c’est Diomaye], symbolise cette union absolue.
Pourtant, cette victoire électorale, acquise dans un contexte de forte mobilisation populaire, cache une réalité plus complexe : c’est bien Sonko qui a porté Faye vers le pouvoir, et non l’inverse.
Quand l’alliance sénégalaise cède sous le poids du pouvoir
Le Sénégal a souvent vu ses tandems politiques se fissurer sous l’effet du pouvoir. L’histoire politique du pays regorge d’exemples où des alliances apparemment indestructibles se sont brisées, parfois dans la violence.
Dès les premières heures de l’indépendance, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia incarnent l’unité. Leur rupture en 1962, aboutissant à l’emprisonnement de Dia, marque un tournant dans l’histoire politique sénégalaise. Plus tard, Abdou Diouf et Moustapha Niasse voient leur collaboration s’effriter en quelques mois seulement.
Mais c’est sous la présidence d’Abdoulaye Wade que les conflits de loyauté atteignent leur paroxysme. Son ancien Premier ministre, Idrissa Seck, longtemps présenté comme son dauphin, est écarté puis emprisonné en 2005. Sa relaxe quelques mois plus tard donne lieu à des manifestations monstres à Dakar, où la foule scande « Idi », comme pour dénoncer la trahison du père.
Faye et Sonko semblaient pourtant différents. Leur alliance reposait sur une légitimité électorale partagée, ou du moins complémentaire. Mais le pouvoir, loin de les souder, a révélé des divergences profondes.
Les fractures qui ont scellé leur destin
Les tensions entre les deux hommes ne datent pas d’hier. Elles se sont cristallisées autour de plusieurs enjeux majeurs, révélant des visions opposées de l’exercice du pouvoir.
Sur la méthode d’abord. Sonko, habitué à une opposition frontale contre l’ancien régime, pressait Faye d’accélérer les réformes et de rompre plus radicalement avec les pratiques du passé. La gestion de la justice, le traitement des figures de l’ancien régime et la réforme économique figuraient parmi les sujets de discorde récurrents.
Sur la stratégie économique ensuite. Sonko, critique envers le FMI et les contraintes internationales, aurait souhaité une prise de distance plus marquée. Faye, lui, semblait privilégier une approche plus pragmatique, adaptée aux réalités institutionnelles et économiques du pays.
Le 8 novembre 2025, Sonko organise le « Tera Meeting », un rassemblement politique d’ampleur au stade Léopold Sédar Senghor. Ce événement, présenté comme un bilan des dix-huit premiers mois de pouvoir, est surtout une démonstration de force politique. La mobilisation impressionnante rappelle à tous que le capital politique de Sonko reste intact, voire renforcé.
En réponse, Faye renforce son camp en s’appuyant sur Aminata Touré, ancienne Première ministre de Macky Sall. Ce choix, perçu comme un signal d’autonomie, est interprété comme une tentative de Faye de s’affranchir de l’influence de Sonko.
Depuis des mois, Faye était perçu comme un président empêché, cohabitant avec un Premier ministre aspirant à la présidence. Une équation intenable, qui a fini par exploser.
Et maintenant ? Le Sénégal à l’épreuve d’un nouveau défi
Ousmane Sonko, limogé de ses fonctions, a choisi de quitter le palais présidentiel sans amertume apparente. Pourtant, son influence reste intacte. Le 26 mai, il devient président de l’Assemblée nationale, succédant à El Malick Ndiaye, qui a démissionné en signe de protestation.
Cette nouvelle donne politique crée une situation inédite : un président privé de son principal soutien parlementaire, face à une Assemblée contrôlée par son ancien allié devenu rival. Les risques de blocage institutionnel et de tensions entre l’exécutif et le législatif sont réels.
Face à cette crise, deux scénarios se dessinent. Faye pourrait tenter de consolider sa légitimité en s’appuyant sur de nouveaux alliés, ou Sonko pourrait chercher à le fragiliser, voire à le destituer. Mais au-delà de ce duel fratricide, c’est la population sénégalaise qui risque de payer le prix fort.
Deux ans après l’alternance politique, les attentes sont immenses. Les réformes promises tardent à se concrétiser, et la jeunesse sénégalaise, avide d’emplois et de perspectives, attend toujours des réponses aux défis économiques et sociaux qui minent le pays.
Le Sénégal avait-il besoin d’une telle crise ? La question mérite d’être posée, alors que le pays s’apprête à affronter des défis bien plus lourds que les querelles politiques de ses dirigeants.
