L’histoire de la transition politique sénégalaise vient de s’écrire sous une forme inattendue. Deux ans après avoir quitté le pouvoir, l’ancien président Macky Sall a été reçu en audience officielle par son successeur, Bassirou Diomaye Faye, au Palais de la République à Dakar. Une rencontre aux allures de coup de théâtre, où la diplomatie nationale se mêle aux enjeux internes les plus sensibles.
Cette audience, orchestrée dans un contexte national particulièrement tendu, avait un objectif précis : obtenir le soutien officiel du Sénégal pour propulser la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général de l’ONU. Une démarche que l’ex-chef de l’État présentait comme la pierre angulaire pour crédibiliser sa candidature sur la scène internationale.
Une candidature entravée par un camouflet diplomatique
L’urgence d’une telle rencontre trouve son explication dans un revers diplomatique initial. En effet, la candidature de Macky Sall à la tête de l’ONU n’a pas été sponsorisée par le Sénégal, mais par le Burundi, alors en charge de la présidence tournante de l’Union africaine. Une situation qui a contraint l’ancien président à chercher des appuis alternatifs sur le continent. C’est donc dans ce cadre que l’audience à Dakar devenait indispensable : elle visait à sceller un partenariat officiel, condition sine qua non pour rallier les suffrages des grandes puissances mondiales.
Un arbitrage présidentiel entre raison d’État et légitimité populaire
Face à cette demande, le président Bassirou Diomaye Faye s’est retrouvé au cœur d’un dilemme politique complexe. D’un côté, les impératifs de la diplomatie sénégalaise et la fierté nationale plaident en faveur d’un soutien à la candidature de Macky Sall. De l’autre, une telle approbation officielle risque de fragiliser la base politique qui a porté Faye au pouvoir en 2024.
Les échanges, menés dans la plus grande discrétion, ont finalement abouti à un compromis historique. Jusqu’où le président actuel pouvait-il s’engager publiquement sans compromettre sa propre légitimité ? Cette question a animé les discussions entre les deux hommes, illustrant une fois de plus la capacité de l’État sénégalais à transcender les divisions politiques pour servir des intérêts supérieurs.
Un message politique fort dans un contexte de reconfiguration institutionnelle
Ce rapprochement institutionnel n’est pas passé inaperçu à Dakar. Il intervient en effet à un moment charnière, marqué par une refonte radicale de l’appareil d’État. L’audience accordée à Macky Sall s’est tenue dans un climat politique inédit, marqué par la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, ce dernier ayant quitté la Primature en mai pour reprendre les rênes de l’opposition parlementaire.
Pour de nombreux observateurs, l’accueil chaleureux réservé à l’ancien président par le président Faye, en présence du nouveau Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô, envoie un signal politique de taille. En s’affichant aux côtés de Macky Sall, Faye adresse un message clair aux partisans de l’ancienne coalition au pouvoir, dont certains se sont rassemblés devant l’aéroport militaire Léopold-Sédar-Senghor pour saluer son arrivée. Une telle posture pourrait redéfinir les alliances souterraines à l’approche des prochaines élections, tout en installant une dynamique de continuité républicaine.
La colère des victimes et la mémoire des crises passées
Si le protocole du Palais a affiché une courtoisie exemplaire, l’ambiance à l’extérieur des grilles était tout autre. Le retour de Macky Sall a ravivé les blessures des crises politiques de 2021 à 2024. Dès l’annonce de sa venue, plusieurs collectifs de victimes et organisations de la société civile se sont mobilisés pour dénoncer cette visite et exiger réparation.
Pour ces manifestants et familles de victimes, l’impunité ne peut être négociée au nom de la diplomatie internationale. Des voix s’élèvent avec force pour exiger l’ouverture de poursuites judiciaires formelles contre l’ancien chef de l’État, accusé d’avoir orchestré la répression violente des manifestations sous son mandat. Entre les ambitions multilatérales de Macky Sall à New York et les revendications de justice à Dakar, le retour de l’ex-président place Bassirou Diomaye Faye sur une ligne de crête politique particulièrement délicate.