Violences faites aux femmes au Bénin : l’angle mort des traditions qui résiste malgré les engagements politiques
Une décision audacieuse prise en Conseil des ministres reflète-t-elle une réelle volonté de changement ou cache-t-elle les limites des réformes juridiques face à des mentalités ancrées ? Le Bénin s’apprête à franchir une étape décisive dans la lutte contre les violences basées sur le genre, mais les défis persistants révèlent les failles d’un système où les traditions pèsent encore plus lourd que les lois.
Des promesses politiques fortes face à un fléau persistant
Le Conseil des ministres béninois, présidé par Romuald Wadagni, a validé le 4 novembre 2026 la transmission à l’Assemblée nationale de la Convention de l’Union africaine sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles. Une initiative présentée comme un tournant dans la protection des droits des femmes, mais qui interroge : ce texte, adopté en 2025 à Addis-Abeba, suffira-t-il à briser le cycle des violences quotidiennes subies par des milliers de Béninoises ?
Derrière l’annonce se cache une réalité complexe. Les violences faites aux femmes et aux filles – qu’elles soient physiques, psychologiques, sexuelles, économiques ou numériques – restent un phénomène largement toléré dans certaines communautés. Les chiffres, bien que fragmentaires, évoquent un triste constat : près d’une femme sur trois au Bénin déclarerait avoir subi une forme de violence au cours de sa vie, selon des rapports locaux. Pourtant, seulement une minorité de cas aboutissent à une condamnation.
La ratification de cette Convention africaine pourrait-elle enfin inverser cette tendance en renforçant le cadre juridique national ? Le gouvernement mise sur cette adoption pour combler les lacunes des lois existantes et aligner le Bénin sur les standards continentaux.
Une convention ambitieuse, mais des obstacles culturels tenaces
La Convention de l’Union africaine ne se contente pas de condamner les violences physiques ou sexuelles. Elle s’étend aux agressions psychologiques, émotionnelles, verbales et même économiques, incluant désormais les violences en ligne. Une approche inclusive qui répond à l’évolution des formes de domination genrée, désormais omniprésentes dans les espaces numériques.
Cependant, l’un de ses articles phares pourrait bien constituer son talon d’Achille : la clause interdisant toute invocation des traditions, coutumes ou religions pour justifier la violence. Une avancée symbolique, mais dont l’application risque de se heurter à des résistances profondes. Dans certaines régions du nord du Bénin, par exemple, les mariages précoces ou les mutilations génitales féminines sont encore perçus comme des pratiques ancrées dans l’identité culturelle, malgré leur interdiction légale.
« Aucune coutume ne doit prévaloir sur le droit fondamental à la dignité humaine », martèle pourtant la Ministre de la Famille et de l’Action sociale, Véronique Tognifodé. « Mais le changement ne viendra pas seulement des textes. Il exige un travail de longue haleine pour éduquer, sensibiliser et impliquer chaque citoyen. »
Les violences numériques : un nouveau front de la lutte
Avec l’essor des réseaux sociaux et des plateformes de messagerie, les violences faites aux femmes ont changé de visage. Le harcèlement en ligne, les diffamations et les menaces anonymes touchent désormais aussi bien les jeunes filles que les femmes en position de responsabilité. La Convention africaine, en intégrant ces formes de violence, offre une réponse juridique adaptée à ces défis modernes.
Pourtant, la mise en œuvre concrète pose question : comment traquer des auteurs souvent insaisissables derrière des pseudonymes ? Comment protéger les victimes dont la réputation peut être détruite en quelques clics ? Les autorités béninoises devront former les forces de l’ordre et les magistrats à ces nouveaux enjeux pour éviter que ce texte ne reste lettre morte.
Entre symboles et actions : le test de la ratification
L’Assemblée nationale béninoise a désormais la responsabilité historique d’entériner cette Convention. Si elle donne son feu vert, le Bénin deviendra le dernier maillon d’une chaîne continentale en marche. Mais au-delà du vote, l’épreuve réelle sera celle de l’application : comment garantir que les victimes osent porter plainte ? Comment s’assurer que les auteurs soient effectivement poursuivis ?
Les 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes, qui s’ouvrent chaque année le 25 novembre, rappellent cruellement l’urgence de passer des discours aux actes. Le gouvernement de Romuald Wadagni aura-t-il la volonté – et les moyens – de transformer cette avancée juridique en une protection tangible pour des centaines de milliers de femmes ?
L’histoire récente du Bénin en matière de droits des femmes offre un tableau contrasté. Certaines lois progressistes, comme celle interdisant les violences conjugales, peinent à trouver un écho sur le terrain. Les mécanismes de protection existent, mais leur financement reste insuffisant, et les lourdeurs administratives dissuadent les victimes de saisir la justice. La ratification de cette Convention pourrait-elle bousculer cet immobilisme ?
L’implication masculine : un levier méconnu
La lutte contre les violences faites aux femmes ne peut plus être l’affaire exclusive des féministes ou des institutions. Elle nécessite une mobilisation active des hommes et des garçons, à commencer par les pères, les frères et les leaders communautaires. Des programmes de sensibilisation en direction des jeunes, comme les initiatives promues par des ONG locales, montrent que les mentalités évoluent… lentement.
« Les hommes doivent être des alliés, pas des spectateurs », insiste Véronique Tognifodé. « La masculinité positive n’est pas une option : c’est une nécessité pour déconstruire les stéréotypes qui normalisent la domination masculine. » Un discours qui rappelle que la violence ne se résume pas à un crime individuel, mais bien à un phénomène systémique, enraciné dans des rapports de pouvoir inégalitaires.
Un engagement à la hauteur des attentes ?
Alors que le Bénin s’apprête à tourner une nouvelle page juridique, les regards se tournent vers l’Assemblée nationale. Les députés devront voter une résolution qui, si elle est adoptée, engagerait le pays pour les décennies à venir. Mais ratifier une convention est une chose ; la traduire en politiques publiques concrètes en est une autre.
Les défis sont immenses : former les acteurs de terrain, renforcer les centres d’accueil pour victimes, sensibiliser les populations rurales, adapter le système judiciaire… Autant d’étapes qui demanderont des moyens humains et financiers que le pays doit encore mobiliser. L’enjeu dépasse largement le cadre institutionnel : il touche à la crédibilité même de l’État béninois dans sa prétention à protéger ses citoyennes.
Romuald Wadagni a placé la protection des femmes au cœur de son agenda politique. Reste à savoir si cette initiative sera à la hauteur des attentes d’une population de plus en plus exigeante, et surtout, si les femmes béninoises pourront enfin exhaler l’odeur de la victoire contre la violence… la victoire qui sent la liberté.
