Dans les documents internes révélant les stratégies d’influence du groupe Wagner, un épisode particulièrement troublant s’est déroulé à Zemio, en Centrafrique, au mois de mai 2024. Ces archives, issues de plus de 1 400 pages, détaillent les méthodes d’une entité baptisée « Africa politology », un cabinet de communication et d’ingénierie politique directement lié à l’oligarque russe Evgueni Prigojine, avant sa disparition en août 2023. Aujourd’hui sous contrôle étatique russe, ce groupe est accusé de manipuler l’information en Afrique centrale pour servir des intérêts géopolitiques.

Un expert international pris pour cible dans une région instable

Ce dimanche 26 mai 2024, alors que la nuit enveloppe Zemio, un bar-restaurant de la sous-préfecture du Haut-Mbomou s’anime autour d’une cinquantaine de convives. Parmi eux, Joseph Figueira, chercheur belgo-portugais mandaté par l’ONG américaine FHI 360, discute avec des interlocuteurs locaux dans le cadre d’un projet de prévention des conflits financé par l’Usaid. Accompagné de son collègue ivoirien basé en République démocratique du Congo, il s’apprête à célébrer le départ de deux visiteurs.

C’est alors que l’ambiance bascule. Trois hommes armés, identifiés comme appartenant au groupe Wagner – force supplétive des autorités centrafricaines depuis 2018 – font irruption, accompagnés d’un gendarme local chargé de traduire leurs propos. Sans explication, ils interrompent la réunion et emprisonnent Joseph Figueira. Le chercheur, spécialiste reconnu des communautés peules, n’a même pas le temps de récupérer ses documents dans les locaux de l’ONG qui l’héberge.

Une arrestation en dehors de tout cadre légal

Les hommes de Wagner agissent avec une rapidité inquiétante. Menotté, encagoulé et frappé, Joseph Figueira est traîné vers un aéronef stationné à proximité de l’aérodrome de Zemio. Malgré son statut d’expert en mission officielle, avec neuf jours de présence en Centrafrique, de multiples rencontres avec des responsables locaux et internationaux, et une autorisation de travail en règle, il est embarqué de force. Le nez ensanglanté, il est transféré vers une destination inconnue, sans mandat, sans procédure judiciaire, et en violation flagrante des lois centrafricaines.

Joseph Figueira, dont le travail visait à renforcer la stabilité dans une région minée par des tensions communautaires, devient malgré lui une victime collatérale des stratégies opaques mises en place par le groupe Wagner. Son enlèvement illustre la manière dont les acteurs extérieurs instrumentalisent les conflits locaux pour servir leurs propres intérêts, au mépris des droits humains et des règles internationales.