Libreville, juin 2026 – À quelques jours de l’expiration du partenariat de pêche durable, le Gabon a décidé de ne pas renouveler l’accord qui le liait à l’Union européenne. Une rupture annoncée comme un tournant stratégique pour la gestion des ressources maritimes nationales.

Les autorités gabonaises entament une nouvelle ère dans la gouvernance de leurs eaux. Le refus de reconduire un dispositif jugé « profondément déséquilibré » s’inscrit dans une ambition plus large : reprendre la maîtrise de la valeur générée par les richesses du pays et s’aligner sur la dynamique continentale de souveraineté économique et de transparence dans l’exploitation des ressources naturelles.

Cette décision intervient dans un contexte de débats accru sur la gestion des ressources halieutiques en Afrique. Lors de récentes rencontres à Mombasa sur l’économie bleue et la durabilité océanique, plusieurs États ont réclamé plus de transparence, de traçabilité et de retombées locales dans les accords avec les grandes puissances de pêche. Le Gabon traduit désormais cette orientation en actes concrets.

La fin d’un modèle contesté

Depuis des années, les accords de pêche entre certains pays africains et l’Union européenne suscitent la controverse. Officiellement destinés à promouvoir une exploitation durable, ils sont souvent accusés de servir davantage les intérêts des flottes étrangères que ceux des économies locales.

C’est ce constat qui pousse aujourd’hui Libreville à agir. Les autorités estiment que la compensation financière proposée par Bruxelles – environ 2,6 millions d’euros par an – ne reflète pas la valeur réelle des captures réalisées dans les eaux gabonaises, parmi les plus poissonneuses du Golfe de Guinée. Chaque année, des dizaines de milliers de tonnes de thon sont prélevées.

Au-delà de l’aspect financier, Libreville dénonce un autre déséquilibre : les coûts de surveillance et de sécurisation de la Zone économique exclusive dépassent largement les compensations perçues. En clair, le Gabon finance en partie le contrôle d’une activité dont les principaux bénéfices s’envolent ailleurs.

Le bilan est encore plus amer sur le plan industriel. Le poisson capturé est généralement débarqué, transformé et commercialisé hors du territoire national. Le pays reste ainsi exclu des chaînes de valeur issues de ses propres ressources.

La bataille de la valeur ajoutée

L’enjeu central de cette rupture est la transformation locale. Depuis plusieurs années, le gouvernement gabonais cherche à s’affranchir du modèle d’exportation brute qui prévaut dans plusieurs secteurs stratégiques.

Après le bois, les minerais et les hydrocarbures, la pêche devient le nouveau terrain d’affirmation de cette doctrine économique. L’objectif est de bâtir une filière thonière nationale, créatrice d’emplois, attractive pour les investissements industriels et génératrice de recettes publiques.

Cette orientation rejoint les recommandations de nombreuses institutions africaines spécialisées dans l’économie bleue. Le continent perd chaque année des milliards de dollars faute de transformation locale de ses ressources marines – un constat qui pousse le Gabon à agir.

Avec plus de 800 kilomètres de côtes et une zone maritime parmi les plus vastes de la région, le pays dispose d’atouts considérables pour développer une industrie halieutique compétitive.

Transparence, souveraineté et durabilité

La décision gabonaise ne repose pas uniquement sur des motifs économiques. Elle traduit aussi une volonté de renforcer la transparence et la durabilité de l’exploitation des ressources marines.

Les autorités évoquent les risques de surexploitation liés à l’absence de contrôles suffisamment stricts. Cette préoccupation rejoint les inquiétudes croissantes des organisations environnementales sur l’état des stocks de thon dans plusieurs zones de pêche africaines.

En refusant la reconduction automatique de l’accord qui prend fin le 28 juin 2026, Libreville entend imposer de nouvelles règles. Les futurs partenariats devront intégrer des exigences plus élevées en matière de préservation des écosystèmes, de traçabilité des captures et de création de valeur locale.

Cette position marque une évolution significative du rapport de force entre les États africains détenteurs de ressources et leurs partenaires traditionnels. Longtemps considérés comme de simples fournisseurs de matières premières, plusieurs pays du continent revendiquent désormais un rôle actif dans la définition des conditions d’exploitation de leurs richesses.

La décision gabonaise pourrait faire jurisprudence bien au-delà de ses frontières. Elle envoie un message clair aux investisseurs et partenaires internationaux : l’accès aux ressources naturelles africaines ne peut plus être dissocié des impératifs de souveraineté, de transparence et de développement local.

Alors que l’Afrique cherche à construire une économie plus autonome et mieux intégrée à ses intérêts stratégiques, le choix de Libreville illustre une tendance de fond : celle d’un continent qui ne veut plus seulement exporter ses ressources, mais en maîtriser le destin.