Le 26 juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani renversait le président Mohamed Bazoum à Niamey, justifiant son coup d’État par trois engagements majeurs : rétablir la souveraineté du Niger, éradiquer la menace terroriste et écarter l’influence des puissances étrangères dans les affaires nationales. Ce discours, amplifié par des médias locaux et des mouvements souverainistes, a séduit une frange de la population, exaspérée par l’insécurité endémique et la crise économique persistante.
Un récit politique fondé sur la rupture
Depuis son accession au pouvoir, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) a bâti sa légitimité sur un récit centré autour d’une souveraineté retrouvée. Ce discours oppose un pouvoir présenté comme patriote à des acteurs étrangers accusés d’avoir, selon lui, hypothéqué les intérêts du pays pendant des années. Cette narration offre plusieurs atouts au régime : elle fédère une partie de l’opinion publique autour d’un sentiment national, minimise les critiques internes en les associant parfois à des allégeances suspectes, et détourne l’attention des réalisations concrètes du gouvernement.
Pourtant, la souveraineté ne se réduit pas à la rupture des alliances diplomatiques ou au départ des forces étrangères. Elle se mesure aussi à l’aune de la sécurité des citoyens, de l’efficacité des institutions, du respect des libertés fondamentales et de l’amélioration des conditions de vie. Or, sur ces points précis, les bilans restent sujets à caution.
Une communication centrée sur l’émotion plutôt que sur les faits
Le régime a su exploiter un terreau fertile : des années de désillusion liées à l’insécurité, au chômage, aux inégalités et à la hausse des prix. Ce contexte a permis de présenter le renversement du pouvoir civil comme une rupture historique. Toutefois, au fil du temps, la communication officielle semble s’être recentrée sur le maintien d’une mobilisation patriotique permanente, plutôt que sur la présentation de résultats tangibles.
Les annonces politiques, les rassemblements pro-régime et les discours dénonçant des complots extérieurs occupent désormais une place prépondérante dans l’espace médiatique. En revanche, les débats sur l’efficacité des politiques publiques restent rares, voire inexistants. Cette tendance déplace le débat politique : l’évaluation des actions gouvernementales cède progressivement la place à une logique de loyauté ou d’opposition, au détriment d’une culture de responsabilité et de transparence.
La sécurité, un échec relatif malgré les promesses
L’amélioration de la situation sécuritaire était l’argument phare avancé pour légitimer le putsch. Pourtant, trois ans plus tard, plusieurs régions du Niger continuent de subir les assauts de groupes armés, entraînant des déplacements massifs de populations et une insécurité persistante. Les civils paient un lourd tribut, tandis que les activités économiques, l’accès aux services sociaux et la cohésion des communautés se dégradent.
Malgré les opérations militaires menées par l’armée nigérienne, les attaques contre les bases militaires et les villages démontrent que les groupes armés conservent une capacité de nuisance significative. Ces difficultés soulignent l’ampleur d’un conflit qui ne peut se résoudre par un simple changement de régime ou une réorientation des partenariats internationaux. L’absence de données publiques fiables sur les progrès accomplis alimente en outre le scepticisme quant à l’efficacité réelle de la stratégie sécuritaire actuelle.
La recherche systématique de boucs émissaires
Face à ces défis, le régime privilégie une lecture géopolitique des crises nationales. Les sanctions de la CEDEAO, les anciennes puissances partenaires, certains États voisins ou des réseaux étrangers sont fréquemment désignés comme responsables des difficultés du Niger. Si ces tensions régionales et rivalités internationales influencent effectivement l’environnement sécuritaire du Sahel, elles n’expliquent pas à elles seules les défis auxquels le pays est confronté.
Cette approche comporte un risque majeur : transformer chaque crise interne en conflit diplomatique, reléguant au second plan l’analyse des responsabilités nationales, les réformes institutionnelles ou l’amélioration de la gouvernance. À long terme, cette stratégie pourrait affaiblir la capacité des institutions à pratiquer l’autocritique et à corriger leurs propres défaillances.
Une économie asphyxiée par les sanctions et l’incertitude
Sur le plan économique, les attentes suscitées par le changement de régime n’ont pas été comblées. Les sanctions régionales, la baisse des investissements, les contraintes commerciales et l’instabilité politique ont frappé de plein fouet plusieurs secteurs clés. Dans les foyers, les préoccupations restent centrées sur la flambée des prix, les difficultés d’approvisionnement et le manque d’opportunités professionnelles.
La souveraineté économique, tant vantée dans les discours officiels, exige pourtant des avancées durables en matière de production locale, d’infrastructures, de finances publiques et d’environnement des affaires. Autant de défis qui nécessitent des politiques structurelles et une vision à long terme, loin des déclarations d’intention.
Un espace civique en voie de rétrécissement
Parallèlement, plusieurs observateurs alertent sur la restriction croissante des libertés publiques. Les critiques envers le pouvoir sont de plus en plus surveillées, tandis que journalistes, membres de la société civile et opposants évoluent dans un climat marqué par une vigilance accrue des autorités. Dans de nombreux régimes militaires, la concentration du pouvoir s’accompagne d’une érosion progressive des contre-pouvoirs. Le Niger n’échappe pas à cette tendance : comment préserver l’unité nationale face aux défis sécuritaires sans sacrifier le pluralisme politique indispensable à une gouvernance responsable ?
L’absence d’un calendrier clair pour la transition alimente également les interrogations sur la durée du régime actuel et sur les perspectives d’un retour à l’ordre constitutionnel.
Entre rhétorique patriotique et impératif de résultats
Le patriotisme est un ciment puissant pour une nation, mais il ne peut se substituer indéfiniment aux résultats concrets attendus par la population. La souveraineté ne se décrète pas ; elle se construit à travers des institutions solides, une économie dynamique, une justice indépendante, une sécurité effective et une gouvernance transparente.
L’histoire récente du Sahel le démontre : aucun régime, qu’il soit civil ou militaire, ne peut fonder sa légitimité sur la seule dénonciation d’ennemis extérieurs. Avec le temps, les citoyens jugent leurs dirigeants moins sur leurs discours que sur leur capacité à transformer concrètement leur quotidien.
Pour le général Abdourahamane Tiani et le CNSP, l’enjeu n’est plus de convaincre les Nigériens de la souveraineté du pays, mais de prouver que celle-ci se traduit par des bénéfices tangibles en matière de sécurité, de développement, de justice et de libertés. Sans cette démonstration, la rhétorique anti-impérialiste risque de n’apparaître que comme un outil de légitimation politique, loin d’un véritable projet de transformation nationale.