Un coup dur porté à la liberté de la presse au Niger
Le 2 novembre 2025, la police judiciaire de Niamey a arrêté six journalistes nigériens dans ce qui semble être une nouvelle attaque contre la liberté de la presse au Niger. Trois d’entre eux ont été incarcérés arbitrairement, tandis que les trois autres ont été libérés sous caution, bien que les charges retenues contre eux restent en vigueur. Cette situation alarmante a provoqué une vague de condamnations de la part de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), qui dénoncent un harcèlement judiciaire ciblant délibérément des professionnels des médias.
L’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains, en collaboration avec ces deux organisations, exige des autorités nigériennes qu’elles libèrent immédiatement et sans condition les trois journalistes toujours détenus. Il appelle également à l’abandon pur et simple des poursuites engagées contre l’ensemble des six professionnels de l’information.
Une arrestation liée à un débat médiatique
Les faits remontent à la publication, sur les réseaux sociaux, d’une invitation adressée à la Radio-télévision Saraounia (RTS) pour couvrir un point de presse organisé par le Fonds de solidarité pour la sauvegarde de la patrie (FSSP). Ce fonds, créé par le régime militaire nigérien, a pour mission de collecter des fonds auprès des salarié·es, des citoyen·nes et des ONG afin de « soutenir l’armée dans sa lutte contre les groupes radicaux ». Un débat intitulé « le club de la presse », prévu le 31 octobre 2025, devait également être diffusé par la RTS.
Pour les autorités nigériennes, la simple diffusion ou discussion autour de cette invitation constitue un trouble à l’ordre public. Les journalistes ont été inculpés en vertu de l’article 31 de la loi sur la cybercriminalité (modifiée par l’ordonnance 2024-28 du 7 juin 2024), qui prévoit des peines de prison allant de deux à cinq ans pour ce type d’infraction. Une interprétation juridique jugée abusive par les défenseurs des droits humains.
Des journalistes ciblés pour leur travail
Parmi les six journalistes concernés, certains sont des figures connues du paysage médiatique nigérien :
- Moussa Kaka, ancien correspondant de Radio France internationale (RFI) et actuel directeur de Radio-télévision Saraounia (RTS) ;
- Abdoul Aziz Idé, journaliste au service Zarma de la RTS ;
- Ibro Chaibou, animateur du « club de la presse » et secrétaire de rédaction de la RTS ;
- Youssouf Seriba, directeur de publication du site « Échos du Niger » ;
- Oumarou Kané, fondateur de l’hebdomadaire satirique « Le Hérisson » ;
- Souleymane Brah, directeur de publication de « La voix du peuple ».
Les trois premiers cités ont été placés en détention à la prison de haute sécurité de Kollo, située à environ 50 km au sud de Niamey. Les trois autres ont été libérés sous caution, mais restent sous le coup de poursuites judiciaires.
Un précédent inquiétant : Moussa Kaka déjà victime de persécutions
Cette affaire n’est malheureusement pas sans précédent. Moussa Kaka avait déjà été victime de harcèlement judiciaire en 2007, sous le régime de Mamadou Tandja. À l’époque, il avait été inculpé de « complicité d’atteinte à l’autorité de l’État » pour avoir couvert les activités du Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ). Il avait finalement été libéré en octobre 2008, après une année de détention arbitraire. La FIDH avait alors dénoncé une poursuite politique déguisée en procédure judiciaire.
Plus récemment, en août 2023, la station RFI, pour laquelle Moussa Kaka travaillait, a été fermée par les autorités nigériennes. Ces événements s’inscrivent dans un contexte de rétrécissement de l’espace civique au Niger depuis le coup d’État du 27 juillet 2023.
Un climat de répression généralisée contre les médias
Les atteintes à la liberté de la presse au Niger ne se limitent pas à cette affaire. Plusieurs autres journalistes ont été victimes de harcèlement judiciaire ces derniers mois :
- En mai 2025, trois journalistes de la radio Sahara FM (Agadez) – Hamid Mahmoud, Mahaman Sani et Massaouda Jaharou – ont été interpellés pour avoir relayé une information concernant une rupture de coopération en matière de renseignements entre le Niger, la Russie et la Turquie. Après une libération initiale, deux d’entre eux restent aujourd’hui en détention préventive.
Ces incidents montrent une tendance inquiétante à l’utilisation de la loi sur la cybercriminalité pour museler les voix critiques et restreindre la liberté d’expression. L’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains rappelle que ces pratiques violent l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) et l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, qui protègent le droit à la liberté d’opinion et d’expression.
Des mesures urgentes attendues des autorités nigériennes
Face à cette escalade de la répression, l’Observatoire formule plusieurs demandes pressantes :
- La libération immédiate et inconditionnelle des journalistes Ibro Chaibou, Youssouf Seriba, Oumarou Kané, Hamid Mahmoud et Mahaman Sani, toujours détenus ;
- L’abandon de toutes les charges retenues contre les six journalistes incriminés ;
- Une révision de la loi sur la cybercriminalité pour la rendre conforme aux normes internationales en matière de droits humains ;
- La fin des arrestations et détentions arbitraires des défenseur·es des droits humains et des journalistes.
L’Observatoire rappelle que la loi nigérienne sur la cybercriminalité, modifiée par l’ordonnance 2024-28 du 7 juin 2024, avait déjà suscité des craintes quant à son utilisation détournée pour réprimer les défenseur·es des droits humains. Les organisations de défense des droits humains craignent que des infractions comme la diffamation ou la diffusion d’informations jugées « troublantes » ne soient utilisées comme prétextes pour museler les voix dissidentes.
Un appel à la mobilisation internationale
Cette situation illustre la dégradation alarmante de la liberté de la presse au Niger et plus largement de l’espace civique dans le pays. Depuis le coup d’État de juillet 2023, les violations des droits fondamentaux, notamment la liberté d’expression, d’opinion, d’association et de réunion, se multiplient. Les arrestations et détentions arbitraires de défenseur·es des droits humains, comme Moussa Tchangari (détenu depuis près de 12 mois), en sont une illustration tragique.
Alors que le Niger s’enfonce dans une crise politique et sociale, la communauté internationale est appelée à réagir fermement pour faire cesser ces atteintes aux droits humains et soutenir la liberté de la presse dans le pays.