Au Mali, Maître Mountaga Tall, avocat, ancien ministre et figure de la défense des droits humains, a été enlevé il y a un mois par les services de sécurité de l’État. Il est détenu dans un lieu tenu secret, en dehors de tout cadre juridique. Son fils a subi le même sort, tout comme d’autres militants pro-démocratie, des militaires et des religieux. Ces enlèvements ont débuté après les attaques dévastatrices du 25 avril, orchestrées par les groupes jihadistes du Jnim et les indépendantistes du FLA.
Un pouvoir qui bafoue le droit au nom de la lutte antiterroriste
RFI : Maître Mountaga Tall est détenu depuis un mois par la Sécurité d’État, sans accès à un avocat ni à un médecin. Sa famille et la Conférence internationale des barreaux réclament sa libération immédiate. Pensez-vous que les autorités de transition accorderont une quelconque attention à ces demandes ?
Maître Konaté : Je reste dubitatif quant à leur réaction. Pourtant, ces autorités doivent impérativement se soumettre à la raison et à la loi. Personne ne peut être privé de liberté en dehors des procédures légales. Même dans un contexte aussi tendu, l’État de droit se juge à la manière dont il traite ses détracteurs, ses opposants et ses avocats. Il est inacceptable qu’un avocat, par ailleurs homme politique, n’ait jamais été visité par un médecin, un avocat ou même le bâtonnier. Après la prise de position ferme du bâtonnier, les autorités militaires ont riposté en enlevant son fils. Une escalade intolérable.
RFI : Effectivement, après Mountaga Tall, d’autres figures ont été arrêtées : son fils, des opposants politiques, des militaires et des religieux. La justice militaire enquête sur des allégations de complicité avec les groupes armés lors des attaques du 25 avril. Aucune preuve n’a été rendue publique, mais les autorités justifient ces arrestations arbitraires par la lutte antiterroriste. Cette rhétorique séduit-elle une partie de la population malienne ?
Il est crucial d’expliquer aux Maliens que la lutte contre le terrorisme ne peut servir de prétexte à l’insécurité juridique. Un camp militaire n’est pas un tribunal. La détention régulière se doit d’être transparente, tandis que l’arbitraire se dissimule dans l’ombre. Aujourd’hui, c’est Mountaga Tall ; demain, cela pourrait être n’importe quel autre citoyen. La lutte antiterroriste exige le respect absolu du cadre juridique et de l’indépendance de la justice.
Une justice instrumentalisée au service d’un régime illégitime
RFI : La justice malienne a récemment condamné l’ancien Premier ministre Moussa Mara à un an de prison ferme pour un simple tweet, tandis que des soutiens du pouvoir appellent publiquement au lynchage de militants pro-démocratie ou à la destruction de commerces mauritaniens. Peut-on dire que la justice malienne est aujourd’hui soumise aux autorités transitoires ?
Absolument. La justice, qui devrait garantir l’ordre et la sécurité publique, semble aujourd’hui plier sous la pression du pouvoir. Elle doit se rappeler qu’elle sert l’État, la nation et le peuple, et non un régime, quel qu’il soit. Les juges ne doivent pas perdre de vue ce principe fondamental.
RFI : Les juges disposent-ils d’une marge de manœuvre ? N’ont-ils pas également peur ?
La loi prévoit la possibilité pour les juges de se démettre de leurs fonctions. Pourtant, sous couvert de la peur, ils préfèrent se soumettre à des décisions qui sapent l’essence même de la justice. Ils doivent comprendre que l’histoire jugera leurs actes. Aujourd’hui comme hier, la justice existe et existera demain.
Un pouvoir fragilisé, mais toujours aussi dangereux
RFI : Après les attaques du 25 avril, la mort du ministre Sadio Camara et la chute de Kidal, certains observateurs ont cru le régime malien affaibli. Pourtant, le pouvoir ne semble pas vaciller. Comment l’expliquez-vous ?
Il vacille, mais il se maintient par la force. Le terrorisme est une négation du pacte social, du droit et de la paix civile. Pourtant, il devient impossible d’ignorer la responsabilité d’un pouvoir issu de la force, qui se perpétue par la terreur. L’exposition croissante des citoyens à des dangers toujours plus grands est indissociable des choix politiques de ceux qui gouvernent depuis six ans.
Pourquoi ne pas avoir rejoint la CFR ?
RFI : Vous êtes un opposant déclaré au pouvoir en place, mais vous n’avez pas rejoint la Coalition des forces pour la République (CFR), dirigée par l’imam Dicko. Quelles en sont les raisons ?
La situation actuelle oppose deux forces : le képi, symbole de la prise de pouvoir par la force, et la chéchia, qui incarne une autre forme d’autoritarisme. La chéchia rappelle de mauvais souvenirs : en 2012, des mains et des pieds ont été coupés dans le nord du Mali sous l’occupation jihadiste. Je ne peux cautionner l’unité nationale au prix d’une amnésie collective. Je combats ce régime militaire qui piétine les droits et les libertés, mais je ne peux non plus m’associer à ceux qui ont participé à ces exactions. Un préalable s’impose : il faut évoquer 2012, reconnaître la collusion entre le FLA et le Jnim, et réaffirmer les principes fondateurs de la République, de la démocratie et de la justice.
La souveraineté malienne menacée par l’arbitraire
RFI : Les régimes de l’AES au Mali, au Niger et au Burkina Faso assimilent toute opposition à une trahison, une alliance avec les terroristes ou une ingérence étrangère. Étant vous-même Malien et opposant, comment répondez-vous à ces accusations ?
Je suis un Malien patriote, et personne ne peut me le nier. Ce qui dérange ces régimes, issus de l’illégalité et de la fraude, c’est qu’ils refusent qu’on leur rappelle ce qu’est le droit. Ils ne supportent pas qu’on leur oppose leurs propres contradictions. Les véritables antipatriotes sont ceux qui affament leur peuple et qui anéantissent les libertés au nom d’un pouvoir autoritaire.