Dans le Sud du Cameroun, à Nkoemvone, s’étend un vaste domaine de plus de trois cents hectares. Seulement une dizaine d’hectares sont encore entretenus. Une route bitumée traverse le site, jonché de bâtiments dégradés. Une plaque indique qu’il s’agit de la « station polyvalente agricole de Nkoemvone », relevant du ministère de l’Agriculture. Les infrastructures sont très abîmées, mais la station demeure active, surtout dans la recherche agronomique : elle multiplie et distribue des plants de cacaoyers.

Créé en 1944, ce lieu est un vestige majeur de la modernité coloniale. La « Station expérimentale de cacaoyer de Nkoemvone » illustrait ce que l’on nomme « l’objet-jardin » dans l’Empire colonial français, où la reproduction végétale devenait centrale au XXe siècle. Moins connue que d’autres stations comme celle de Bambey au Sénégal, elle servait à déplacer, introduire et acclimater des variétés de cacao, dans le but de transformer les sociétés colonisées. Son histoire fut brève, et ses ambitions se sont heurtées aux réalités du Cameroun indépendant.

La crise économique de 1929, bien qu’atténuée en Afrique par le soutien métropolitain, a provoqué un tournant dans les politiques coloniales françaises. Elle a condamné l’économie de traite et poussé l’État colonial à prendre en charge les infrastructures et les cultures d’exportation, tout en s’intéressant aux conditions de vie. L’État colonial est devenu « développementaliste ». Ce virage a été confirmé lors de la conférence de Brazzaville en 1944, présidée par Charles de Gaulle, avec un double objectif : relancer l’économie française et améliorer le sort des colonisés par un développement planifié.

« Vulgariser des sujets bons producteurs »

Dans le domaine agricole, un discours dominant s’imposait : les sociétés africaines, perçues comme essentiellement paysannes, devaient voir leur sort amélioré par l’augmentation des rendements grâce à un investissement massif dans l’agriculture. Cela a entraîné la multiplication des institutions de recherche agronomique dans l’Empire, le Cameroun étant un terrain privilégié. Par un arrêté de juin 1944, le gouverneur Eugène Paul Carras a supprimé le Conseil technique pour l’agriculture et l’élevage et créé trois services distincts : Agriculture, Élevage et Forêts.

Cette réorganisation visait à doter l’agriculture d’un service dédié. Selon un rapport de 1946 de l’agronome Pierre Barthe, le nouveau Service d’agriculture comprenait plusieurs sous-services, dont trois stations expérimentales à Dschang, Maroua et Nkoemvone. Toutes dataient de l’entre-deux-guerres, sauf celle de Nkoemvone, fondée en 1944 après les réformes. Elle était donc le produit de cette modernisation coloniale.

La station de Nkoemvone s’est mise en place progressivement. Selon Raymond Juliat, chef du service de l’agriculture en 1944, elle n’avait pas de texte fondateur au départ et devait « sélectionner le cacaoyer pour ne vulgariser que les sujets bons producteurs ». En 1947, trois cents hectares furent réquisitionnés, mais les constructions n’avancèrent pas, faute de main-d’œuvre et de matériel. En 1948, l’administration confirma sa vocation de recherche, et un texte réglementaire l’institua en 1949. Les travaux commencèrent alors, financés par le fonds cacao.

Une main-d’œuvre forcée ?

La mise en place de la station rencontra d’importantes difficultés. En 1949, le directeur Jean Braudeau signalait que le manque de personnel empêchait de construire, d’aménager les routes et de créer une pépinière. Il recruta quelques travailleurs intérimaires des villages voisins, souvent payés à la tâche. Il est difficile de savoir si cette main-d’œuvre était volontaire ou contrainte : si le haut-commissaire Renée Hoffherr avait commencé à interdire le recrutement forcé en 1947, l’administration française continua de mobiliser des travailleurs forcés jusqu’en 1949.

Pour attirer des travailleurs, l’administration construisit des logements sur place, une pratique courante. Ces travailleurs participaient à la construction et aux activités de recherche. L’agronome Achille Pacilly, successeur de Braudeau en 1949, indique qu’un camp de manœuvres fut d’abord établi avec vingt cases en matériaux locaux. En 1956, cinquante-huit cases en dur furent construites, abritant plus tard 130 à 140 familles. Le camp résolut ainsi le problème de main-d’œuvre.

Des habitations pour le personnel cadre furent aussi érigées, ainsi que des laboratoires, un réseau d’eau potable et d’électricité, une infirmerie, des pépinières et des jardins de collection de variétés de cacao. La station mêlait étroitement espaces de vie et de recherche. Les aménagements s’achevèrent en 1959, à la veille de l’indépendance.

Un instrument de propagande coloniale

Au-delà de la science, la station servit d’outil de propagande pour l’administration française. Cela se produisit dans le contexte des années 1950, marquées par une répression violente contre les nationalistes camerounais. La station devint un moyen de reconquête des esprits.

En 1958, André Boyer, chef du service de propagande, diffusa un film intitulé « Le Centre du cacaoyer de Nkoemvone », visant, selon ses mots, « à faire revenir les égarés à la vie normale et à convaincre la masse de l’action réellement nationaliste et sincère du gouvernement camerounais ».

La station fut aussi utilisée pour exhiber les bienfaits de la colonisation. En novembre 1958, une mission de visite des Nations Unies inspecta la station et nota qu’elle sélectionnait les meilleures variétés de cacaoyer et produisait des boutures pour les planteurs, espérant remplacer les arbres à faible rendement. La station avait déjà donné de bons résultats.

Après l’indépendance, le gouvernement du président Ahmadou Ahidjo récupéra cet usage de propagande pour le rayonnement international. Le rapport 1961-1962 mentionne les visites de l’ambassadeur des États-Unis, de celui de l’Allemagne, et de trois chefs d’État africains : le Malgache Philibert Tsiranana, le Gabonais Léon Mba et le Tchadien François Tombalbaye. Vinrent aussi le directeur de l’École nationale d’administration de Paris et celui de la Banque mondiale pour l’Afrique. Mais ce rayonnement marqua aussi le début d’un déclin.

Une tutelle qui dure jusqu’en 1975

Après les indépendances de 1960, le Cameroun signa avec la France des conventions prévoyant un accord sur les programmes, un financement mixte, et un quasi-engagement français pour les investissements. Des conventions particulières précisaient les modalités de gestion des instituts spécialisés.

Ces accords permirent à la France de continuer à administrer la station, notamment en nommant d’anciens agronomes coloniaux comme Jacques Liabeuf à sa direction. Le nouvel État camerounais y trouvait son intérêt : il concentrait ses moyens sur l’enseignement supérieur, laissant la recherche à la charge de la France. La tutelle française ne prit fin qu’en 1975.

Dans les décennies suivantes, la station entra en déclin, aggravé par la crise économique des années 1980. La recherche agronomique camerounaise connut une grave situation financière, entraînant une stagnation des activités.

Des ambitions extractivistes devenues un obstacle

La crise affecta toute la recherche scientifique du pays. Entre 1990 et 1996, les programmes nationaux furent arrêtés ; seuls ceux bénéficiant de financements extérieurs se poursuivirent, avec des retards de paiement des salaires. Cela entraîna une baisse des financements, un découragement des chercheurs et l’abandon de nombreux programmes, dont ceux sur le cacaoyer à Nkoemvone. L’activité scientifique y fut quasi à l’arrêt.

Au tournant des années 1990, la station fut transformée en station polyvalente de recherche agronomique, sous tutelle de l’Institut de recherche agricole pour le développement (Irad), créé en 1996. Mais cette restructuration n’améliora pas la situation. À la dégradation économique s’ajoutèrent des causes naturelles : en mars 2006, un violent orage détruisit les espaces d’essais, endommagea le bloc administratif et de nombreux logements. Depuis, la situation ne s’est pas améliorée.

Paradoxalement, la vaste superficie héritée des ambitions extractivistes de la station constitue désormais un obstacle à sa remise en état, faute de moyens. Cet abandon n’est pas seulement dû au désengagement de l’État ; il révèle les contradictions d’un projet de modernité coloniale dont les ambitions démesurées se heurtent aux réalités complexes de la période postcoloniale.