Sommet Moscou-Afrique : la Russie mise sur la stratégie plus que sur le commerce
Vladimir Poutine a reçu les dirigeants africains à Moscou les 28 et 29 octobre 2026. Objectif affiché : resserrer les liens avec le continent. Réalité cachée : ce sommet sert avant tout les intérêts géopolitiques du Kremlin auprès de l’Europe. L’Afrique reste un partenaire pragmatique, pas un allié.
Trois jours après la clôture du sommet Russie-Afrique, une question persiste : pourquoi Moscou y consacre-t-elle tant d’énergie alors que sa guerre se déroule hors du continent ? La réponse réside dans un détail de la déclaration finale – une phrase soigneusement pesée.

Une déclaration taillée sur mesure pour Bruxelles
La déclaration adoptée à Moscou reprend les grands thèmes habituels : multipolarité, réforme de l’ONU, création d’un « ordre mondial plus juste ». Mais un paragraphe discreet relance la polémique : il dénonce la « saisie illégale d’avoirs souverains ». Un argument paradoxal, alors que ce sont les réserves russes, gelées en Europe, qui sont visées par les sanctions. Moscou utilise ce texte pour rallier des soutiens africains à sa cause face à l’Union européenne.
Le message est clair : l’Afrique n’est pas un partenaire privilégié, mais un outil. Le Kremlin ne cherche pas à conquérir le continent. Il cherche à fragiliser l’Europe en s’appuyant sur quelques voix africaines à l’ONU, en exploitant les tensions au Sahel et en renforçant sa présence en Libye.
Armes, sécurité et influence : le vrai échange commercial
Les chiffres sont édifiants. En 2025, les échanges entre l’Afrique et la Russie ont atteint 27 milliards de dollars – un volume modeste comparé aux 348 milliards avec la Chine ou aux 395 milliards avec l’UE. Pourtant, l’Afrique exporte peu vers la Russie : seulement 4,4 milliards de dollars, contre 22,7 milliards d’importations de produits russes. Le commerce est déséquilibré, mais Moscou compense par d’autres moyens : ventes d’armes, formation militaire, soutien logistique.
Depuis 2019, la Russie a signé des accords de coopération militaire avec 45 pays africains. Lors du sommet, l’Éthiopie a finalisé l’achat d’avions de combat. Les discussions ont porté sur l’antiterrorisme et la « sécurité de l’information » – une façon de rappeler que Moscou se positionne comme un acteur sécuritaire en Afrique.
Pourtant, la réalité est moins reluisante. Au Sahel, le soutien russe aux juntes n’a pas réduit l’instabilité. Selon les données disponibles, le nombre de morts liés à l’extrémisme violent est passé de 927 par an en moyenne entre 2016 et 2019 à plus de 10 000 entre 2022 et 2025. La présence de l’Africa Corps russe n’a pas apporté la stabilité promise.
Le Mali illustre les limites de l’influence russe
En avril 2026, des groupes armés alliés à Al-Qaïda ont attaqué Kidal, chassant les mercenaires russes. La ville a été reprise en octobre, montrant que l’influence de Moscou n’est pas aussi solide que le Kremlin le prétend. La promesse de sécurité s’effrite face à la réalité du terrain.
Qui a fait le déplacement ? Qui est resté à la maison ?
Parmi les 21 chefs d’État présents, certains choix sont révélateurs. Assimi Goïta, président du Mali, a fait le voyage – un signal fort, alors que son gouvernement dépend largement du soutien russe. En revanche, Ibrahim Traoré, le capitaine du Burkina Faso, s’est fait représenter par son Premier ministre. Un calcul risqué, alors que son régime est fragilisé par des tentatives de coup d’État.
Le Kremlin espérait 22 participants, mais n’a obtenu que 21. En 2023, seulement 17 chefs d’État s’étaient déplacés à Saint-Pétersbourg. En 2019, ils étaient 43 à Sotchi. L’engouement est en berne, malgré les efforts de communication de Moscou.
Libye : l’ombre russe sur la Méditerranée
Pour comprendre l’impact réel de la Russie en Afrique, il faut se tourner vers la Libye. Depuis la chute de Bachar al-Assad en Syrie, Moscou a recentré ses opérations sur l’est du pays, sous l’égide du maréchal Khalifa Haftar. Selon des sources spécialisées, la Russie finance et gère six bases aériennes libyennes, dont Al-Joufra et Al-Khadim, d’où décollent des avions à destination du Sahel et de l’Afrique centrale.
En août 2026, le fils du maréchal, Saddam Haftar, était reçu au Kremlin. L’objectif ? Installer un bouclier anti-drones pour protéger les bases de Haftar. Une manœuvre qui permettrait à Moscou de contrôler une partie du flanc sud de l’OTAN et de fragiliser l’influence européenne en Méditerranée.
Autre levier d’influence : la migration. La route de la Méditerranée centrale, reliant la Libye à l’Italie et Malte, pourrait devenir un nouvel instrument de pression. Bruxelles craint déjà que Moscou n’utilise les migrants comme arme politique, comme l’a fait Minsk à la frontière polonaise.
L’Afrique, entre pragmatisme et équilibre
L’Afrique n’est pas en train de basculer vers la Russie. Les dirigeants africains savent jouer sur tous les tableaux : emprunts à la Chine, partenariats commerciaux avec l’Europe, investissements du Golfe, et avantages sécuritaires avec la Russie. Le sommet de Moscou n’est qu’un épisode dans cette stratégie de diversification.
Pour l’Europe, le vrai défi n’est pas de rivaliser sur le plan commercial, mais de contrer l’influence russe là où elle pèse : au Sahel, au Conseil de sécurité de l’ONU, et en Libye. Les investissements, le développement économique et une politique migratoire équilibrée restent les meilleures armes contre la stratégie russe.
