L’escale du cargo russe Mikhail-Britnev, navire placé sous sanctions internationales, dans le port de Lomé, ainsi que les annonces relatives au déploiement de plusieurs centaines de membres de l’Africa Corps sur le sol togolais, ont jeté une lumière crue sur les choix stratégiques du Togo en matière de diplomatie et de sécurité. Ces initiatives, présentées comme une réponse aux défis sécuritaires croissants au nord du pays, suscitent un débat intense et révèlent une orientation géopolitique dont les répercussions pourraient s’avérer difficiles à anticiper.

Une coopération présentée comme une réponse au terrorisme, mais bien plus

Les autorités togolaises justifient leur collaboration avec Moscou par la nécessité de lutter contre la progression des groupes armés dans les régions septentrionales. Pourtant, cette alliance dépasse largement le cadre strict de la lutte antiterroriste, selon de nombreux observateurs. Certains y voient une volonté de transformer le Togo en un maillon essentiel de la stratégie russe en Afrique de l’Ouest, avec des implications qui dépasseraient largement les frontières nationales.

Pour ses détracteurs, le président Faure Gnassingbé exploiterait cette coopération pour renforcer son influence, quitte à fragiliser la stabilité régionale. Cette critique n’est d’ailleurs pas nouvelle : Lomé a souvent été pointé du doigt pour son rôle ambigu dans des conflits africains, servant parfois de base logistique ou de relais financier, monnayant ainsi son poids diplomatique.

Le Togo, nouveau terrain de rivalité au sein de la CEDEAO ?

Les dirigeants de la sous-région observent avec une inquiétude croissante l’évolution de la politique étrangère togolaise. Faure Gnassingbé est accusé par ses pairs de fragiliser l’unité de la CEDEAO en adoptant une posture d’électron libre, se rapprochant des juntes militaires du Sahel (AES) tout en s’affranchissant des principes de solidarité collective. Cette stratégie, perçue comme une tentative de déstabilisation, interroge sur les motivations profondes du chef de l’État.

Pour ses opposants, cette alliance militaire avec la Russie ne serait qu’un moyen pour le pouvoir en place de consolider sa légitimité, en instrumentalisant la menace djihadiste. En effet, l’arrivée de forces paramilitaires étrangères pourrait renforcer les capacités sécuritaires du régime, mais aussi servir de garantie pour un pouvoir resté au pouvoir depuis plus de quatre décennies.

Une approche militaire insuffisante face aux défis multidimensionnels

Les exemples du Mali, du Burkina Faso et du Niger rappellent une réalité préoccupante : l’engagement militaire étranger, aussi massif soit-il, ne suffit pas à endiguer la progression des groupes armés lorsque les causes profondes de l’instabilité persistent. Les lacunes économiques, la faiblesse institutionnelle, les fractures communautaires et les dysfonctionnements de gouvernance continuent de nourrir un terreau fertile pour l’insécurité.

Cette stratégie pourrait également entraîner un isolement diplomatique du Togo. En s’associant à une puissance sous sanctions et en proie à une forte contestation internationale, Lomé risque de s’aliéner des partenaires historiques, qu’ils soient européens, américains ou africains. Les répercussions pourraient toucher les investissements étrangers, les accords de coopération et la réputation du pays sur la scène internationale.

La nécessité d’un débat démocratique

Une telle orientation stratégique engage l’avenir du pays et de ses citoyens. Elle mérite donc un examen approfondi et une discussion publique transparente. Les décisions relatives à la défense, aux alliances militaires et à la souveraineté nationale ne devraient pas être le fait d’un cercle restreint autour du président, mais le résultat d’un processus inclusif et démocratique.

La lutte contre le terrorisme est une priorité incontestable, mais elle ne peut justifier à elle seule des choix géopolitiques aussi lourds de conséquences. Une sécurité durable repose sur un équilibre entre sécurité, développement économique, renforcement des institutions, cohésion sociale et respect des principes démocratiques. C’est à cette aune que la gouvernance de Faure Gnassingbé sera évaluée dans les années à venir.